Essai / Document

« L’utilité de l’inutile » de Nuccio Ordine

Si le titre ressemble à un bon jeu de mots pour attirer le regard du lecteur, c’est en réalité une expression qui a été maintes fois utilisée et analysée au fil des siècles. Il n’est pas nouveau que l’être humain, dont la durée de vie est par essence limitée, se pose la question de l’utilité de ce qu’il accomplit, et de ce qui mérite l’emploi de son temps.

Le manifeste recense justement une vingtaine d’écrivains qui se sont exprimés, dans leurs livres ou lors de conférences, sur cette notion d’utilité. La deuxième partie est un plaidoyer en faveur de l’enseignement – de l’université en particulier, souvent critiquée pour ses cours trop théoriques, et dont l’auteur rappelle le rôle de formation des esprits (formation de la capacité à réfléchir par soi-même, à cultiver un regard critique et une réflexion autonome).

Les arguments sont clairs et impactants. Le propos reste concis ; vous savez mon agacement quand les essais délayent une bonne idée pendant d’interminables chapitres, au point d’essorer une bonne trouvaille ad nauseam, et ce n’est pas du tout le cas ici ! La démonstration est bien faite, étayée par des exemples et des citations de diverses époques, de divers auteurs aux profils variés. L’aspect philosophique de la réflexion est traité brillamment et invite à la réflexion. Je vous mets au défi de ne pas réfléchir pendant cette lecture à ce qui est « utile » ou « inutile » dans vos vies !

Enfin, le manifeste est complété par un essai d’Abraham Flexner qui date de 1939 (mais reste d’actualité!), axé principalement sur les découvertes scientifiques qui ont d’abord été des recherches désintéressées de toute utilité, mais souvent faites pour la curiosité et le besoin de comprendre le monde.

Les Belles lettres, 194 pages, 15€ (livre offert par l’éditeur)

Essai / Document

« Arrêtez de dire bonjour à votre IA » de Yves Maitre


Alors que l’Intelligence artificielle prend de plus en plus de place dans notre quotidien, il m’a semblé intéressant de prendre un peu de recul sur cette technologie. Se poser des questions et y réfléchir, ce n’est pas rejeter une avancée, c’est au contraire en connaître les fondements, les limites, pour l’utiliser avec le recul et les précautions nécessaires. C’est exactement ce que fait ce livre : donner des clés aux lecteurs pour les éclairer sur le fonctionnement des IA.

Si le titre est volontairement accrocheur et un brin provocateur, tout le contenu du livre est bien argumenté ; et surtout, il est accessible aux non experts, tout en restant de bon niveau. J’aime beaucoup quand des essais sont capables de maintenir un bon niveau d’explication sans jargon incompréhensible.

L’auteur sait aussi garder la bonne posture : il ne porte jamais de jugement, ne critique pas l’IA dans l’absolu, n’en fait pas la promotion non plus ; il explique, tout simplement. Il rappelle comment fonctionne l’IA (le volet statistique), il en pointe les limites, sans dire qu’il faut rejeter son usage, mais au contraire en avoir un usage conscient.

J’ai préféré les deux premiers tiers du livre à la dernière partie sur le lien avec la politique. Mais l’ensemble est clair et rendu accessible par de nombreux exemples et métaphores.

First Editions, 192 pages, 19,95€. Reçu dans le cadre d’une « Masse critique ».

Essai / Document

« Dérouler Guernica » d’Isabelle Limousin

27 m²

C’est la superficie de « Guernica », tableau aussi monumental que célèbre. Sa taille atypique aurait pu en faire une œuvre statique, conservée dans un musée sans jamais être déplacée. Mais dès le départ, Picasso a pensé son tableau comme un ambassadeur, et a souhaité en faire un messager à travers les pays. Peint à Paris, exposé en Angleterre ou en Norvège, il a finalement trouvé une résidence durable au MoMa de New-York. Depuis 1992, il est exposé de manière permanente à Madrid, où il continue à porter le message de paix imaginé par Picasso pour dénoncer la Guerre d’Espagne.


L’histoire des nombreux voyages du tableau est racontée dans un tout petit livre que j’ai eu la curiosité de
découvrir
lors du Festival du Livre de Paris. J’ai aimé le concept de cette collection de courts textes accessibles qui racontent, avec beaucoup de pédagogie et sans prétention, l’histoire d’une œuvre – et à travers elle, un morceau d’Histoire. C’est une jolie collection d’ouvrages à lire, à laisser traîner sur une table, et à feuilleter à loisir.

Ed Archivio, 56 pages, 12€

Essai / Document

« Les Égyptiens » d’Isaac Asimov

Ce livre est incroyable.

En 300 pages, l’auteur s’est donné pour ambition de raconter « toute » l’histoire des Égyptiens, de 5000 avant J.-C. jusqu’aux années 1960 où ce livre a été écrit.

L’auteur, vous le connaissez peut-être, mais dans un tout autre registre : il est l’un des auteurs majeurs de science fiction du 20e siècle, et c’est donc bien étonnant de le retrouver ici en brillant historien (d’autant plus que sa formation initiale avait fait de lui un docteur en biochimie !). Quand je dis qu’il est « brillant », c’est parce que ce livre est tout d’abord d’une grande érudition, parcourant l’histoire de l’Égypte avec comme point de départ la géographie de son fleuve nourricier, puis à travers les différentes dynasties qui ont régné sur le pays.

La première moitié du livre est passionnante, et l’auteur y est autant conteur qu’historien. Il sait raconter les événements avec simplicité, rendant accessible aux non spécialistes une histoire d’une grande richesse.

Le milieu du livre baisse en rythme, les exploits des souverains se succèdent en une sorte de litanie qui paraît incontournable pour répondre à l’ambition d’exhaustivité, mais qui perd en romanesque.

Le dernier tiers du livre, où l’on retrouve des figures bien connues du grand public (Cléopâtre, Jules César, Marc-Antoine…) redonne de l’élan à la lecture.

La conclusion m’a paru quelque peu accélérée, mais elle respecte le rythme des autres chapitres : il n’aurait sans doute pas été logique de consacrer au dernier siècle (celui que l’on connaît le mieux) une place trop importante au regard des 7000 ans précédents. Où comment se sentir tout petit à l’échelle de la grande Histoire…

Les Belles Lettres, 308 pages, 21€

Essai / Document·Poésie

« La mauvaise herbe » de Lu Xun

J’aime aller à la découverte de petits livres qui sont a priori loin de mes lectures habituelles, petits plaisirs de lectrice curieuse d’explorer de nouveaux horizons.

« La mauvaise herbe » est un recueil de 23 textes que l’on pourrait qualifier de poèmes en prose. L’auteur y retrace en 3 ou 4 pages un rêve (étrange), une anecdote, un conte, une pensée sur l’espoir ou la mort. Difficile d’y trouver un fil rouge (sur le fond ou la forme) mais c’est agréable de piocher des textes qui, dans un même livre, peuvent vous transporter dans autant de situations différentes.

L’introduction du livre, qui a pour objectif de situer l’auteur à travers des enjeux historiques et politiques de la Chine du début XXème siècle, est en revanche plus difficile à appréhender pour qui n’est pas familier de ces sujets.

Petite coquetterie que j’ai appréciée dans l’introduction, c’est l’utilisation d’une taille de polices de caractères différentes pour les pensées principales (en grande police) et les idées secondaires (en plus petite police). C’est un formalisme inspiré des éditions chinoises, et qu’il m’a semblé très judicieux de reprendre dans cette introduction pointue, pour en souligner les messages clés.

Les Belles lettres, 144 pages, 13,90€ (service de presse)

Essai / Document

« Ecrire » de Marguerite Duras

C’est une interview de Marguerite Duras qui m’a donné envie de découvrir ce texte. Dans une émission d’« Apostrophes » en 1984, elle était invitée pour parler de son roman « L’Amant » et racontait sa vision de l’écriture. « Quand on est écrivain, on n’est pas là […]. La vie est ailleurs ». Vous imaginez bien que cela m’a donné… Lire la suite « Ecrire » de Marguerite Duras

Essai / Document

« Disputez-vous bien » de Nicole Prieur et Bernard Prieur

Ah, les disputes… on pourrait presque se disputer pour savoir s’il faut s’en méfier ou leur trouver des vertus. Il y a d’un côté les allergiques au conflit, et de l’autre côté ceux qui ont besoin d’extérioriser avec vigueur ce qui les tracasse. Faisant partie du premier groupe, je préférerai toujours l’assertivité à la dispute,… Lire la suite « Disputez-vous bien » de Nicole Prieur et Bernard Prieur

Essai / Document

« Antigone reine » de Lolita Pille


Cet essai est d’abord un texte écrit par une érudite, une droguée de littérature, une sensible qui pleure en lisant les meilleures pages des meilleurs romans. Mais cette érudite, cette intello pourrait-on dire (et ce mot dans ma bouche est tout sauf péjoratif) est aussi subversive. Sous couvert de nous parler de Proust et de sa relecture à 30 ans de « A la Recherche du temps perdu », sous couvert de nous parler de Virginia Woolf, des sœurs Brontë et des grands classiques grecs, finalement elle nous parle de sa vie, d’elle-même, et forcément un peu de nous aussi.

J’ai aimé son analyse réfléchie de plusieurs textes et auteurs, à tel point qu’une bibliographie en fin d’ouvrage aurait été la bienvenue.

En revanche je n’ai pas toujours bien compris le fil conducteur entre les chapitres, le point de départ de certaines démonstrations. Est-ce important ? Pas forcément, car cela ne nuit pas à la lecture globale, pourvu qu’on y cherche une discussion à bâtons rompus avec une femme de littérature plutôt qu’une démonstration formelle.

Le Cherche Midi, 400 pages, 23€

Essai / Document

« L’art de ne pas être d’accord » d’Alexis Dresco


Ne pas être d’accord et oser le dire… vaste programme, surtout en milieu professionnel ! Dans ce petit ouvrage de moins de 200 pages, l’auteur (responsable pédagogique d’un organisme de formation) propose de synthétiser un certain nombre de travaux, recherches et théories sur le sujet.

La perception que vous aurez de ce livre dépendra fortement de votre niveau de maturité sur les méthodes évoquées. Si c’est le premier livre que vous lisez sur le sujet, il vous ouvrira la voie vers de nombreuses pistes à explorer et à tester ; ce sera alors une lecture qui en appellera d’autres. Si au contraire vous avez déjà un certain vernis sur ces sujets (ce qui est mon cas), il ne sera alors qu’un rappel. « Système 1, Système », le « DISC » (expliqué d’ailleurs avec un regard assez critique, c’est le cas de le dire), les biais cognitifs, ça vous parle déjà ?

L’auteur visait d’être un « vulgarisateur » (il le dit lui-même) et en cela le livre remplit son cahier des charges, en étant accessible, et en abordant les thèmes essentiels de manière succincte. Quant à vouloir creuser et approfondir les méthodes, quelques lectures ou formations complémentaires s’imposeront rapidement.

Gereso Edition, 169 pages, 20€

Biographie·C'est mercredi, on lit avec les petits !·Essai / Document

« Les grandes vies – Frida Kahlo » d’Isabel Thomas et Marianna Madriz

Il n’y a pas d’âge pour s’intéresser à l’art et aux artistes. Vous connaissez mon admiration et ma passion pour Frida Kahlo, mais force est de constater que son œuvre n’est pas facile d’accès, pour les adultes et a fortiori pour les enfants.

Ce petit livre jeunesse très bien fait permet aux 8-13 ans d’entrer dans la vie de l’artiste à travers un récit simple (mais jamais simpliste), de comprendre son enfance, le poids du Mexique dans sa vie, le rôle de la peinture comme moyen d’expression.

Rien n’est caché de ses souffrances (la polio qu’elle a contractée enfant ; son accident de bus qui l’a laissée handicapée ; ses fausses couches ; la tromperie de Diego avec sa propre sœur). J’ai apprécié que les faits ne soient pas édulcorés (même si évidemment les mots sont choisis et le niveau de détail adapté à l’âge des lecteurs). J’aurais trouvé dommage de ne pas montrer toute la souffrance endurée par cette femme, icône de résilience.

L’autre excellente idée est d’avoir parsemé le texte de citations de Frida elle-même. Quant aux illustrations, elles reprennent les idées principales de ses tableaux – mon seul regret est qu’il ne figure qu’une seule petite photo de l’artiste, dans un médaillon sur la frise chronologique en fin de livre. Nul doute cependant que les jeunes lecteurs auront été suffisamment appâtés par ce livre très bien fait pour avoir envie de découvrir les tableaux originaux de Frida Kahlo.

Gallimard jeunesse, 64 pages, 11,90€