
D’Annie Ernaux, je ne me souvenais que d’avoir lu « L’événement ». J’avais à peine plus de vingt ans, et ce livre a été une claque d’une incroyable violence. Je reparlerai de ce livre plus en détail une autre fois – il m’avait tellement bouleversée que je n’ai jamais osé le relire, mais j’y arriverai peut-être grâce à cette édition.
J’aime beaucoup la collection Quarto des Éditions Gallimard, qui permet d’accéder à l’essentiel de l’œuvre d’un écrivain dans un format compact à petit prix. Pour la Prix Nobel de littérature 2022, ce recueil a été intitulé (par elle-même ) « Écrire la vie » ; « Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. »
Le recueil s’ouvre par « Les armoires vides », court roman écrit en 1974. Roman d’inspiration autobiographique, il raconte l’enfance et l’adolescence de Denise Lesur, fille de commerçants, douée pour les études, mais engluée dans un milieu populaire d’où elle peine à s’extraire – jusqu’à en venir à détester profondément ses parents et tout ce qu’ils représentent. Elle raconte cette prise de conscience progressive, avec quelques années de recul – alors qu’elle vient de se faire poser une sonde pour avorter.
L’écriture est si forte, si rude, si juste. J’avais envie de mettre ma main sur l’épaule de cette jeune fille d’une autre époque, et de lui dire qu’on n’est pas une « salope » (c’est le terme qu’elle utilise elle-même) quand on a quinze ans et envie de croquer la vie et d’embrasser un garçon.
J’ai été profondément touchée par le texte, par la vivacité de l’écriture, et par cette jeune femme qui, sur la table d’une faiseuse d’anges, regrette qu’il n’y ait aucun livre écrit par une femme sur ce que son corps va vivre – juste d’odieux manuels écrits par des hommes pour culpabiliser les femmes.
C’est ça, de la belle littérature, des textes qui traversent les décennies et sont encore capables de bouleverser des lecteurs. J’ai hâte de lire les textes suivants.
Quant au titre, ultime clin d’œil, il est extrait d’un poème de Paul Eluard.

Gallimard, coll. Quarto, 1088 pages, 32€