Essai / Document

« Les carnets de cuisine de la Mère Poulard» de Eric Vannier

poulardQuel agréable livre que cet ouvrage consacré à la Mère Poulard, figure emblématique du Mont-Saint-Michel ! De la Mère Poulard, que sait-on vraiment ? Qu’elle faisait des omelettes, devenues avec l’agneau des prés salés un incontournable de la gastronomie locale ? Et à part ça… pas grand-chose.

Ce livre très bien documenté redonne une place plus importante à cette femme cuisinière, hôtelière, en racontant sa vie, ses débuts de cuisinière et son arrivée au Mont pour suivre l’architecte chargé de sa réhabilitation, sa rencontre et son mariage avec Victor Poulard et leur installation.

Il est fait référence à son omelette, mais aussi à ses biscuits. Je dois dire que je pensais que la déclinaison de l’image de la Mère Poulard sur des biscuits n’était que du pur marketing, et j’étais étonnée de découvrir qu’il y avait une vraie histoire derrière ces biscuits sur lesquels figure l’année 1888 !

Les photos sont magnifiques (et donnent très envie d’aller ou de retourner au Mont-Saint-Michel). La seconde partie du livre est composée d’un cahier de recettes inspirées de la Mère Poulard : recettes traditionnelles, plutôt simples, et très appétissantes. Pour l’instant je n’ai testé que la recette de la mousse au chocolat… et elle va devenir ma recette incontournable de mousse !

S 3-3Chêne, Photos Sophie Tramier, 336 pages, 18,80€

Policier

« Péril en mer d’Iroise » de Jean-Luc Bannalec

péril merRetrouver le commissaire Dupin est toujours un plaisir. J’ai l’impression de rendre visite à un lointain cousin parisien parti s’installer en Bretagne, et de parcourir ses nouvelles terres avec lui. Je l’imagine un peu en Columbo, et pourtant il n’y a rien dans le texte qui le décrit ainsi !

Dans ce nouvel opus, le commissaire doit enquêter sur la mort d’une jeune pêcheuse, retrouvée morte à la criée de Douarnenez ; puis sur la mort d’une autre jeune femme, chercheuse dans le parc de la mer d’Iroise. Une simple coïncidence ? L’hypothèse est vite écartée. Mais pour résoudre cette enquête, le commissaire va devoir se confronter aux légendes bretonnes, et à la mer inhospitalière pour ceux qui ne sont pas Bretons d’origine…

J’ai retrouvé dans ce roman tous les codes que j’aime dans la série de polars de Jean-Luc Bannalec : Dupin est toujours entouré de ses fidèles adjoints, dont la talentueuse mais imprévisible Nolwenn, et surtout la Bretagne y est sublimée. Je vous défie de ne pas avoir envie de partir entre Sein et Ouessant après la lecture de ce livre, tant les lieux y sont décrits presque avec amour !

« Il voulait Molène en mer d’Iroise, les ancres rouillées… » chante Souchon dans « Le Marin ». J’avais cette chanson dans la tête pendant ma lecture, ce qui en a fait un moment doublement agréable.

S 3-3Presses de la cité, 528 pages, 21€

Roman

« Souvenirs de la marée basse » de Chantal Thomas

maréeRendre hommage à sa mère dans un texte de souvenirs est une démarche assez classique pour un auteur. La littérature ne compte plus le nombre d’œuvres qui y sont consacrées.

Le texte de Chantal Thomas a ceci de particulier qu’il axe le portrait d’une mère et le récit des souvenirs familiaux autour de l’eau et de la nage, et des villes balnéaires où la famille a résidé. L’auteur mêle des souvenirs d’enfances à la plage avec des camarades de son âge, et un portrait paradoxal de sa mère. Celle-ci est parfois décrite comme une force de la nature, capable de nager des heures durant, quelle que soit la saison ; et parfois comme une femme fragile, proche de la dépression.

D’Arcachon à Menton, le lecteur accoste avec plaisir dans ces villes de bord de mer. L’eau est très présente (l’Océan Atlantique, la Méditerranée, peu importe, l’essentiel est de nager). Le récit est à la fois sentimental et mélancolique, et parfois un peu amer vis-à-vis de cette mère avec qui l’auteur a du mal à communiquer. Il lui faudra attendre l’âge adulte et un départ pour les Etats-Unis pour trouver via l’envoi de cartes postales un moyen de recréer les fils fragiles de la communication mère-fille.

S 2-3Seuil

Essai / Document

« L’amour après » de Marceline Loridan-Ivens

aprèsCe livre s’ouvre sur une scène dramatique : lors d’une séance de dédicace, l’auteur perd la vue. Mais aussitôt, au lieu de se lamenter, et bien qu’inquiète, elle rebondit vers la vie. Elle part manger « des petits calamars frits ». Cette étonnante attitude est-elle symbolique du fil conducteur de sa vie, s’accrocher, résister aux blessures ?

L’auteur, rescapée des camps, ouvre une valise qui contient des lettres échangées avec les amours de sa vie. Elle décide d’en retranscrire certaines, en les replaçant dans le contexte de sa vie, et de réfléchir à ce que peut être l’amour quand on a connu l’horreur.

Le rythme de ce texte est très fort dès le début. Je suis très partagée sur ce livre. D’un côté, la thématique principale, sur la capacité à aimer, est fort intéressante. Par petites touches, l’auteur évoque l’horreur connue dans sa jeunesse, et le lecteur mesure la profondeur des cicatrices qui en résultent.

« […] tous les jours qui passent ne sont pas la vie, mais du rabe qu’on a lui a laissé et qu’elle n’a pas le droit de gâcher. » « Je suis une fille de Birkenau et vous ne m’aurez pas. »

Mais d’un autre côté j’étais souvent gênée dans ma lecture par une certaine impudeur à livrer ainsi aux lecteurs les lettres d’amour d’hommes parfois connus et/ou parfois encore vivants (pauvre Edgar Morin). J’avais parfois l’impression de lire les écrits d’une adolescente qui jette en pâture ses amoureux sans bien mesurer la puissance des sentiments en jeu.

« Tout le malheur de l’homme vient de ce qu’il ne sait pas rester enfermé dans une chambre. » (Pascal)

S 2-3Grasset, 162 pages, 16€

Essai / Document

« En camping-car » de Ivan Jablonka

camping carDepuis quelques années, le mot « camping » est régulièrement associé au film de Franck Dubosc, que l’on soit un adepte du camping avec ses places réservées, ses soirées, ses rituels… ou que l’on déteste ça pour les mêmes précédentes raisons.

Ici l’histoire n’a rien à voir, le lecteur est prévenu dès la deuxième page : « Nous avons la chance de voyager, de découvrir des pays […]. Il y a des gosses qui passent les vacances chez eux ou dans un quelconque camping des Flots bleus ». Dont acte.

L’auteur retrace ses étés vagabonds dans le camping-car familial, le combi Volkswagen qui permettait de passer des vacances simples mais de se déplacer partout, y compris à l’étranger, dans ces années où le camping sauvage était encore facilement accessible. Ce mode de vie est bien sûr un rêve pour un gamin ; même si certaines journées sont moins drôles que d’autres, que parfois l’ennui se transforme en d’interminables journées de lecture, c’est un univers propice à la rêverie et au développement de l’imagination.

« Je nous imaginais, avec notre camping-car et quelques ustensiles, capables de déménager du jour au lendemain, de rouler pour ne plus nous arrêter, pour ne jamais nous enraciner ; car se poser c’est attendre, les envahisseurs et les tortionnaires ».

Avec le recul, le petit garçon devenu adulte garde un souvenir tendre et heureux de ces étés-là. Le point de départ du livre est assez classique ; je suppose que vous avez déjà lu des tas d’ouvrages sur des souvenirs d’enfance. Ce qui est intéressant, c’est de voir ce que l’auteur fait de ses souvenirs. Ici, il ne se contente pas de les raconter, il s’en sert pour faire une analyse presque sociologique, il cherche à lier des choix au départ familiaux aux modes de vie et aux influences d’une époque (ainsi le combi familial devient un objet de consommation). Après avoir fait plusieurs récits de voyages, qui ressemblent aux souvenirs que l’on se raconte autour d’un album-photo, l’auteur prolonge son récit par des interrogations, une analyse sur les vacances selon le milieu social, l’époque, et parle aussi de liberté et de l’évolution de l’Europe.

J’ai aimé deux choses en particulier dans ce livre :

D’abord, ce que l’auteur raconte de valeurs acquises au cours de ses vacances : le combi l’a fait devenir « un citoyen européen » grâce à ses voyages, et lui a aussi appris l’écologie (économiser l’eau, se passer d’électricité…).

Ensuite ses souvenirs de vacances sont racontés avec beaucoup de pudeur et de tendresse, notamment envers la figure paternelle, dont le portrait est dressé avec une bienveillance toute filiale.

Ce joli livre vient d’obtenir hier le Prix Essai 2018 des lecteurs de France Télévisions, et je suis fière d’y avoir (un petit peu) contribué !

S 3-3Seuil, Prix Essai 2018 des lecteurs de France Télévisions

Roman

« Et le ciel se refuse à pleurer… » de Gérard Glatt

Voilà un roman qui propose un joli cadre pour le lecteur : la Haute-Savoie. Nul besoin d’être très avancé dans la lecture des chapitres pour se retrouver au milieu des montagnes, près d’un torrent…et avec une terrible envie de reblochon, avec « sa croûte de couleur jaune, tirant parfois sur l’orange, et légèrement vitreuse en bordure. Sa mousse fine et blanche sur le dessus […], sa saveur délicatement parfumée à la noisette ». C’est bon, vous y êtes ?

C’est dans ce cadre que vieillit un improbable couple, Joseph et Germaine Tronchet. Elle, a tout d’une horrible mégère : mesquine, violente, et infidèle. Lui est un peu ivrogne mais avec un bon fond et un étonnant mais néanmoins immense amour pour sa femme.

Un jour, Germaine est retrouvée morte, écrasée sous un sapin. Son fils Antoine doit revenir pour les funérailles, ne sachant pas s’il doit pleurer cette mère méchante et que personne, à part Joseph, ne regrettera.

Si la mort de Germaine est une délivrance, elle éveille aussi des questions : pourquoi a-t-elle toujours été si méchante, pourquoi rejetait-elle son fils, que signifie le médaillon qu’elle ne quittait jamais ? Et surtout, l’arbre qui l’a tuée est-il vraiment tombé tout seul ?

Autant vous le dire : vous n’aurez peut-être pas toutes les réponses que vous attendez. Mais ce roman est fort plaisant à lire : pour le cadre, je l’ai déjà dit, mais aussi pour la chair donnée aux personnages, hommes et femmes complexes dans leurs sentiments mais simples dans leur quotidien. Passez sur le titre, à mon sens un peu plat, et qui ne reflète pas la profondeur du texte. Les personnages sont habités de sentiments forts (l’amour pudique entre Joseph et son fils, l’amitié fidèle d’un jeune voisin envers Antoine, et même la violence psychologique de Germaine). Il y a de l’amour dans ce livre, même si les personnages l’expriment de façons contradictoires et nagent entre culpabilité, fuite, et attachement.

S 3-3Presses de la Cité, 352 pages, 20€

Essai / Document

« Ceux qui désirent acquérir la grâce d’un prince» (extraits du « Prince ») de Machiavel

G00145_Ceux_qui_desirent_acquerir_Machiavel.indd« Un classique est un livre que tout le monde veut avoir lu, mais que personne ne veut lire . » J’utilise souvent cette citation de Mark Twain pour justifier de n’avoir pas (encore) lu certains livres incontournables. C’est le cas encore une fois pour « Le Prince » de Machiavel, dont j’ai très souvent entendu parler, dont je connais la destination du récit, mais que je n’avais pas lu – et pas vraiment l’intention de lire.

Les extraits publiés dans la collection « Folio Sagesses »sont un bon compromis pour résoudre cette « flemme ». Dans « Ceux qui désirent acquérir la grâce d’un prince… », on retrouve un condensé d’une centaine de pages de ce fameux texte du « Prince ». Donc soyons précis, je ne chronique pas ici l’oeuvre intégrale, mais uniquement ces extraits.

Première bonne surprise : pour un texte écrit au XVème siècle, je l’ai trouvé très abordable. Bien sûr il fait référence à des princes d’un autre lieu et d’autres temps, néanmoins le lecteur ne perd pas le fil.

Le texte, adressé comme une leçon à Laurent de Médicis, est découpé en chapitres qui suivent une vraie logique d’analyse ; et il suffit de lire les titres des chapitres pour savoir où veut nous emmener l’auteur dans sa démonstration.

Je ne suis pas sûre que ce soit un guide très opérationnel, mais on ne peut s’empêcher de chercher des champs d’application contemporains : dans la vie politique actuelle, et même dans la vie professionnelle, où jeux d’influence et jeux de pouvoir ont encore de beaux jours.

Si le nom de Machiavel est passé à la postérité sous un aspect peu flatteur, à la lecture de ce livre je le trouve plus « stratège » ou « politologue » que « machiavélique » au sens où on l’entend aujourd’hui.

S 2-3Folio Sagesses, 107 pages, 3,50€

Essai / Document

« Le Soldat XXè-XXIè siècle » sous la direction de François Lecointre, chef d’état-major des armées

soldatJe n’aurais pas imaginé que ce livre, si éloigné de mes lectures habituelles, m’intéresse autant. « Le Soldat » : d’emblée le titre place le lecteur sur le terrain de l’armée, de la guerre. Ecrit par un collectif de militaires, de professeurs, de spécialistes de la question militaire, c’est un livre que j’ai eu envie de découvrir car le « soldat », aujourd’hui, ce n’est plus seulement le militaire envoyé dans un lointain pays pour faire la guerre ; c’est aussi ces hommes et ces femmes que nous croisons maintenant tous les jours dans la rue.

Le livre est structuré autour de trois thèmes.

Le premier pose la question de l’engagement, et décrit les valeurs qui les motivent. C’est ce thème-là, tout d’abord, qui m’intéressait : comprendre ce qui motive ces hommes et ses femmes qui s’engagent, et identifier comment le rôle des soldats a évolué en un siècle.

Le deuxième thème se concentre autour de l’action, le cœur de métier, et analyse comment la technologie a fait bouger les lignes.

Le troisième thème, enfin, parle de la « vie d’après » et du retour au quotidien des militaires qui ont participé à un combat.

Après seulement quelques pages de lecture, j’étais déjà complètement plongée dans le livre, et j’ai sorti mon crayon de papier pour en souligner des passages qui m’interpellaient, des thèses que je trouvais intéressantes. Lire la suite

Policier

« Agatha Raisin and the wellspring of death » (t7) de M.C. Beaton

agatha t7 wellspringIl y a plusieurs mois, j’ai commencé la lecture des « Agatha Raisin », des romans policiers à enquête écrits par une anglaise dans les années 1980. Mais voilà : après avoir lu les six premiers tomes, j’avais lu tous ceux traduits en français. Or la liste des romans écrits par M.C. Beaton est bien plus longue. Impatiente que je suis, je n’ai pas attendu que de nouveaux tomes soient traduits, et j’ai décidé de me lancer dans la lecture du septième tome en V.O dans la langue de Shakespeare. Lire la suite

Roman

« La tresse » de Laetitia Colombani

tresseCe roman est mon gros coup de coeur de cette fin d’année !

A trois endroits sur la planète (en Inde, en Sicile, au Canada) vivent trois femmes aux destins bien différents.

En Inde, Smita est une « intouchable », et pour subvenir aux besoins de sa famille, elle est obligée de ramasser à mains nues les déjections humaines.

En Sicile, Giulia est la fille d’un entrepreneur dont la maladie et les dettes mettent en péril l’avenir de l’usine familiale et des ouvriers qui y travaillent.

Au Canada, Sarah est une brillante avocate qui jongle entre sa vie de famille et sa carrière, et qui tombe gravement malade.

Ces trois destins s’entrecroisent comme les mèches de la « tresse » qui donne son titre au roman – et il faut attendre le dernier tiers du roman pour comprendre ce qui relies ces femmes si différentes et si éloignées.

J’ai eu le plaisir d’écouter ce texte dans sa version livre audio, et ce roman se prête particulièrement bien à une écoute. Le roman est lu par trois voix, chacune racontant la vie de l’une des trois protagonistes ; j’avais l’impression d’écouter trois récits réels, trois témoignages. J’ai beaucoup aimé en particulier la lecture d’Estelle Vincent, qui prête sa voix à Smita et retranscrit à merveille la vulnérabilité et en même temps la détermination de cette femme. Chaque chapitre est introduit par une petite musique de quelques secondes, là aussi bien distincte pour les trois personnages, ce qui me plongeait aussitôt dans le bon pays, la bonne ambiance.

Au delà de la forme (audio), le texte est très juste, les mots sont simples et précis. Il n’y a pas de superflu, jamais un mot inutile, jamais un passage ennuyeux qui ne servirait pas le déroulé de l’histoire. Les vies de ces trois femmes sont racontées avec une grande sensibilité, et je vous conseille vivement ce roman.

S 3-3Audiolib, durée 5h04, 20€. Texte lu par l’auteure, Rebecca Marder et Estelle Vincent.