Roman

«Un chemin de tables» de Maylis de Kerangal

G03205_Un_chemin_de_tables.inddMaylis de Kerangal a indéniablement cette capacité à réinventer son écriture dans toutes sortes de défis, d’aborder des thèmes variés, d’emmener le lecteur dans des univers qui n’ont rien à voir d’un livre à l’autre. Chaque texte est dès lors une découverte, même si le fil rouge reste bien sûr cette écriture si caractéristique, hachée, comme mue par une urgence à dire les choses, et ces reformulations qui font sonner certaines phrases comme des hésitations à nommer les événements par une unique tournure.

Dans « Un chemin de tables », la narratrice, amie d’un cuisinier, raconte le parcours professionnel de celui-ci, depuis le job trouvé par hasard jusqu’à cette vocation de créer des plats sans cesse renouvelés. Des cuisines les plus simples jusqu’aux tables gastronomiques, des tâches de commis jusqu’au plaisir d’être à la tête de son propre restaurant, le parcours de ce jeune chef franchit les étapes d’une carrière comme le lecteur franchit les chapitres. Le livre est court, presque trop d’ailleurs pour donner la pleine mesure du sacrifice et du temps passé derrière les fourneaux, ce sacerdoce de la cuisine faite pour ravir les papilles des autres. J’aurais aimé d’ailleurs salivé davantage devant des menus et des produits cuisinés avec cet amour si particulier. Ce n’est pas le livre le plus marquant de l’auteure, mais une petite parenthèse agréable, comme une mise en bouche.

S 2-3Folio, 112 pages, 6,20€

BD

«Les Zola» de Méliane Marcaggi et Alice Chemama

les-zolaIl m’a suffi de voir une seule planche de cette BD pour être séduite et pressée de découvrir la BD au complet. Et je n’ai pas été déçue, bien au contraire !

Cette biographie de Zola est incroyablement bien dessinée, avec des aquarelles aux couleurs tantôt vives, tantôt plus douces, et des détails qui rendent les personnages très expressifs (allez voir les regards page 6 ou page 83 par exemple). L’histoire commence dans la jeunesse d’Émile Zola, qui vit encore chez sa mère et fréquente des artistes comme Cézanne ou Manet. Le mouvement impressionniste est en marche et fait scandale. Zola se rêve écrivain, et c’est la rencontre avec Gabrielle qui va l’aider à s’engager sérieusement et méthodiquement dans cette voie.

Les amours de Zola, mais aussi les lieux et les scènes qui inspirent ses romans, sont au cœur de cette BD qui s’achève après la mort de l’écrivain. J’aurais volontiers pris plus de temps sur certains passages qui sont traités un peu vite (notamment l’affaire Dreyfus et le rôle de Zola sont sans doute incompréhensibles pour qui n’a pas déjà des éléments historiques en tête). Une vie si riche aurait pu sans difficulté remplir deux tomes, et j’aurais lu le deuxième avec grand plaisir, tant cette BD est réussie.

C’est aussi une BD que l’on peut prendre plaisir à relire plusieurs fois, pour revoir les dessins et en regarder les détails de chaque planche. Pour un premier album, la jeune Alice Chemama qui signe les dessins frappe fort : on en redemande !

S 3-3Dargaud, 116 pages, 19,99€

Roman

«D’autres viendront» de Richard Boidin

d'autres viendrontIl y a des livres que j’aimerais aimer. Parce que le titre est presque poétique, parce que l’histoire est engagée, parce que l’auteur a un parcours intéressant. Et puis la magie n’opère pas. C’est le cas malheureusement de « D’autres viendront ».

Le pitch me plaisait pourtant, j’y ai perçu un texte engagé dans l’esprit de « Et le mal viendra » que j’ai chroniqué en juin dernier. Hélène est une grand-mère folle d’inquiétude depuis que Julien, son petit-fils, engagé auprès de l’ONU, ne donne plus de nouvelles. Belge de nationalité, mais Congolais par son histoire, Julien s’est retrouvé au cœur de négociations qui l’ont dépassé. Lui cherchait sa mère, portée disparue depuis des années ; et sans doute a-t-il été utilisé pour d’autres actions. Lors du procès de Djany, qui a bien connu Julien, Hélène tente de se rapprocher de la prévenue, de la faire parler, et rapporte ses informations au juge Ladopoulos, avec qui elle noue une étrange relation.

L’histoire est assez complexe malgré une écriture fluide ; mais j’ai surtout manqué de rebondissements dans la lecture, ce petit zeste de curiosité qui fait que la lecture d’un chapitre appelle rapidement la lecture du chapitre suivant. Je me suis plutôt ennuyée alors que l’histoire avait matière à offrir rebondissements ou réflexions engagées. Dommage.

S 1-3Presses de la cité, 320 pages, 20€

Policier

«Son espionne royale et le mystère bavarois (tome 2) » de Rhys Bowen

espionne royale t2J’avais gardé un sentiment mitigé du premier tome de la série « Son espionne royale… » mais j’avais décidé de laisser sa chance au deuxième tome.

Le début m’a déçue : j’ai eu le sentiment de relire des scènes et des anecdotes déjà lues dans le premier tome, et j’ai trouvé le démarrage fastidieux.

Pourtant, quand l’histoire a finalement commencé, j’ai pris plaisir à lire cette nouvelle intrigue. On y retrouve Georgie, jeune lady anglaise à qui la Reine confie régulièrement des petites missions, et qui se retrouve malgré elle impliquée dans des enquêtes policières.

Cette fois-ci, Georgie accueille chez elle la princesse Hannelore de Bavière. Entre soirées arrosées et virées chez Harrod’s, Georgie découvre que la princesse sortie du couvent n’est pas si timide qu’on le croyait ! Sauf que leurs plaisirs futiles se voient contrariés par plusieurs morts : d’abord, celle accidentelle d’un ami de Georgie lors d’une soirée, puis celle d’un jeune homme dont la princesse s’était amourachée.

L’histoire est plaisante à lire, j’ai souri à plusieurs reprises face aux aventures de cette lady qui n’en est pas vraiment une (elle a des pensées et des paroles très modernes pour l’époque, a un rapport amusant avec ses domestiques) et finalement la lecture de ce deuxième tome a été une bonne surprise. Par contre, ne lisez pas ce roman pour le suspense, la fin est assez prévisible.

S 2-3Robert Laffont, 384 pages, 14,90€

Roman

«Un mariage anglais» de Claire Fuller

mariage anglaisAlors que leur mère a disparu depuis longtemps, deux sœurs se retrouvent au chevet de leur père vieillissant, qui vient de faire un malaise.

Et l’on découvre dans un va-et-vient entre aujourd’hui et la jeunesse de leurs parents, comment Gil (le père) et Ingrid (la mère) se sont rencontrés à l’université – lui étant professeur, et elle étudiante. On pourrait imaginer une belle histoire d’amour malgré l’écart d’âge, mais très vite on comprend que Gil, séducteur, a été à l’origine de bien des souffrances dans la vie d’Ingrid.

Le récit sur les jours actuels n’a que peu – voire pas du tout d’intérêt. Je me suis d’ailleurs fortement ennuyée pendant le premier quart du roman, ne comprenant pas où voulait nous emmener l’auteur.

En revanche, plus on plonge dans le passé d’Ingrid au travers de lettres qu’elle a semées dans divers livres, plus on s’émeut de sa vie. Aucune des souffrances de femmes n’aura été épargnée à Ingrid, que ce soit en amour ou dans sa vie de mère. Au final, c’est un beau portrait de femme qui est dressé, avec ses fêlures cachées, et ses espoirs de midinette jamais totalement oubliés.

Le titre « Mariage anglais » me semble moins proche de l’histoire que ne l’est le titre original « Swimming lessons », Ingrid ayant une passion pour la nage qui rythme le récit et donne un tempo lent et mélancolique au roman.

S 2-3Audiolib, 10h24 d’écoute, 23€

Biographie

«Le rêve d’un fou» de Nadine Monfils

rêve fouJe n’ai jamais visité le « Palais idéal » du facteur Cheval, mais je connaissais les grandes lignes de l’histoire de cette construction faite de cailloux amassés au fil des années par un facteur.

Le récit biographique de Nadine Monfils m’a fait découvrir, au-delà de l’œuvre construite, les motivations et surtout les douleurs de l’homme qui l’a créée. Il faut dire que Ferdinand Cheval, né en 1836, n’a pas eu une vie joyeuse. Orphelin de mère à l’âge de onze ans, ayant perdu un enfant nouveau-né, puis ayant dû se séparer de son second fils, avant de perdre sa fille adolescente, il est entouré de morts et d’absents.

De son esprit naîtra finalement une œuvre incroyable et quasi inclassable. Évidemment, on aimerait avoir dans le livre des photographies du lieu – à défaut, on trouve facilement des visuels sur internet (notamment sur http://www.facteurcheval.com/ ).

J’aurais aimé que le récit soit un peu plus long que la centaine de pages qui le composent, car l’histoire du facteur est tellement intrigante ! Homme de peu d’éducation initiale, je trouve incroyable toutes les scènes (bibliques, mythologiques…) qu’il a reconstituées, et j’aurais aimé en découvrir plus sur ses inspirations.

Les personnages secondaires sont aussi très attachants et constituent autour du facteur Cheval un petit monde inspirant.

S 2-3Fleuve éditions, 128 pages, 14,90€

Policier

«Son espionne royale mène l’enquête (tome 1)» de Rhys Bowen

son espionne t11932. Lady Georgiana, « Georgie » pour les amis, est la sœur du duc de Glenn Gary et Rannoch, et accessoirement trente-quatrième dans l’ordre de succession du trône d’Angleterre. Aucun risque qu’elle soit amenée à régner, et en plus la pauvre Georgie s’est vue couper la rente que lui versait son frère – à vingt-et-un ans, elle devrait être mariée. Mais Georgie ne veut pas accepter n’importe quel mari, fût-il conseillé par la Reine elle-même…

La Reine, d’ailleurs, a plutôt de la sympathie pour Georgie, et l’envoie dans quelques mondanités pour surveiller discrètement son fils qui s’est entiché d’une Américaine… Mais Georgie va avoir d’autres chats à fouetter, entre un maître chanteur retrouvé assassiné dans la maison de famille, et ses efforts douloureux pour gagner sa vie.

Premier tome d’une série de « cosy mysteries », ce roman introduit bien les personnages, et plonge aussitôt le lecteur dans le Londres des années 1930. L’histoire se révèle très différente de ce que laissait penser la quatrième de couverture (la mission confiée par la Reine n’est pas du tout au coeur de l’intrigue).

Il reste quelques petites longueurs, mais que l’on pardonnera pour un premier tome – en tout cas, j’ai déjà à portée de main le deuxième tome, c’est plutôt bon signe…

S 2-3Robert Laffont, coll. La Bête noire, 14,90€

Roman

«Mrs Hemingway» de Naomi Wood

hemingwayL’anglais ne restitue pas complètement dans le titre l’étendue du récit, puisqu’il ne parle pas d’une seule Mrs Hemingway, mais de plusieurs. En tout cas, une chose est sûre : c’est un roman qui rend hommage aux femmes de l’écrivain – tandis qu’Hemingway n’en ressort franchement pas grandi ! Homme instable, marqué par la guerre mais surtout incapable de préserver la femme qu’il aime, il passe sa vie à tromper ses femmes successives. Il leur impose des trios amoureux destructeurs, profite de ses voyages pour mener une double vie, et laisse derrière lui des drames et des coeurs brisés.

Hadley, Fife, Martha et Mary sont les quatre femmes de la vie d’Hemingway que l’on découvre dans ce livre – les quatre qu’il a épousées, mais on comprend qu’il y en a eu bien d’autres ! Chacune avec sa personnalité va apprendre à vivre avec l’écrivain aussi talentueux que maladroit avec les femmes. Soumises ou rebelles, elles vont plus ou moins accepter ces situations.

J’ai craint à un moment que ce ne soit qu’une succession de situations qui se répètent (Hemingway amoureux, femme épousée, femme trompée, trio amoureux…). Mais au final j’ai plutôt apprécie ce roman, récit d’un siècle révolu, récit aussi des amours tourmentées d’un homme que l’on ne sait pas qualifier d’amoureux ou de goujat.

S 2-3Folio, 352 pages, 7,90€

Policier

«Carnaval» de Ray Celestin

carnavalEn 1919 à La Nouvelle Orléans sévit un meurtrier sanguinaire sous le surnom de « Tueur à la hache ». Si La Nouvelle Orléans est connue pour son ambiance festive et ses airs de jazz qui rythment les soirées, elle l’est alors aussi pour son fort communautarisme. Blancs, créoles, italiens mafieux, s’accusent mutuellement de compter parmi leurs rangs le mystérieux tueur à la hache.

Le roman est construit autour de plusieurs personnages qui, chacun dans le cadre de son métier ou de ses rencontres, se lance sur les traces du tueur : un policier évidemment, mais aussi un ancien policier ripoux tout juste sorti de prison, un journaliste, une secrétaire d’agence de détectives… Si la multiplication des points de vue permet de s’imprégner de la diversité des ambiances à La Nouvelle Orléans, elle m’a hélas très vite perdue parmi trop de pistes d’enquêtes et trop de personnages secondaires.

J’ai aimé découvrir l’histoire et les particularités de La Nouvelle Orléans, mais la complexité de l’intrigue n’a pas réussi à me faire accrocher à l’enquête. Je suis malgré tout allée jusqu’à la fin de cette lecture – sans être sûre d’avoir tout compris – qui s’achève sur la possibilité d’une suite (qui existe d’ailleurs, et que je vous chroniquerai prochainement).

S 1-3Cherche Midi, 496 pages, 21€

Roman

«L’étrange histoire du collectionneur de papillons» de Rhidian Brook

papillonSi j’aime autant la littérature, c’est pour vivre des moments de lecture comme celui que je viens de vivre avec « L’étrange histoire du collectionneur de papillons ». Je me suis fait piéger par ce livre comme un papillon dans un filet.

J’avais pourtant un doute en lisant la quatrième de couverture, n’étant pas une grande adepte des road movies littéraires. L’histoire, si on tente de la résumer, peut d’ailleurs paraître saugrenue : dans les années 1980, Llew, un jeune britannique en séjour aux États-Unis se lie d’amitié avec un étrange chasseur de papillons et fait connaissance de sa famille, ses sœurs, sa mère. La mère est acariâtre, les sœurs sont aussi différentes que possible. Mais Llew se prend d’affection et de passion pour cette famille.

Et moi je me suis prise de passion aussi pour leur histoire, leurs (més)aventures pour vendre des papillons sur les routes des États-Unis et tenter de décrocher un contrat historique pour l’ensemble de leur collection. Les personnages sont très originaux, l’écriture vive donne envie d’enchaîner les chapitres… et les pages filent sans que l’on s’en rende compte.

Ce livre est un gros coup de cœur, atypique et inattendu, que je vous conseille vivement.

S 3-3Fleuve éditions, 528 pages, 21,90