Policier

«37 fois» de Christopher J. Yates

37 foisLa couverture, tout d’abord, intrigue : sombre et mettant en avant une corde qui va jusqu’à cacher partiellement le titre du livre – titre, qui, d’ailleurs, intrigue tout autant, bref et avec ce chiffre qui prend toute la place « 37 ».

Mais si le contenu à l’intérieur est sombre, il est surtout psychologique et mené de main de maître par un auteur qui sait étonner le lecteur.

L’histoire, donc. Patrick, Matthew et Hannah sont camarades, mais lors d’un après-midi pas comme les autres, leurs vies se retrouvent liées par un drame incompréhensible. Matthew a grièvement blessé Hannah, avec fureur, avec cruauté. Et Patrick, qui était à côté, n’est pas intervenu.

Pourtant quand on les retrouve une vingtaine d’année plus tard, Hannah et Patrick sont mariés. Elle, est devenue journaliste ; lui, au chômage, rêve d’ouvrir son restaurant et anime en attendant un blog culinaire à succès. Mais le passé finit toujours par remonter à la surface – surtout dans les romans noirs – et le quotidien bien ordonné de Patrick et Hannah ne va pas résister au séisme.

Aux premiers chapitres, je me demandais où l’auteur voulait en venir. Connaissant le drame et les coupables dès les premières pages, je me demandais ce qui allait bien pouvoir nourrir un roman de 400 pages. C’était sans compter le talent de l’auteur et son art de promener l’air de rien le lecteur tour à tour dans un quotidien banal ou dans les plus misérables tréfonds de l’âme humaine. C’est bien construit, plutôt malin, et vous n’aurez les clés de l’histoire qu’à la fin du roman. Voilà un polar qui fonctionne bien, jusqu’aux dernières pages.

S 3-3Cherche Midi, 416 pages, 22€

C'est mercredi, on lit avec les petits !

«Mary Poppins» de Pamela Lyndon Travers

mary poppinsSi le nom de Pamela Lyndon Travers ne vous dit rien, celui de son héroïne vous est forcément connu : Mary Poppins.

La nurse la plus célèbre, dont le nom est presque devenu un nom commun, a pour beaucoup d’entre nous les traits de Julie Andrews, qui l’a interprétée dans l’adaptation de Walt Disney.

C’est la sortie du « Retour de Mary Poppins » en 2018 qui m’a donné envie de découvrir le texte original de Pamela Lyndon Travers. Si l’édition que j’ai lue s’adresse plutôt à de jeunes lecteurs (avec quelques illustrations et de nombreuses notes de bas de page), le texte se lit très bien même adulte ! Bien sûr il faut avoir une certaine ouverture d’esprit au conte et à la fantaisie, car rien de réaliste ne se déroule dans le quotidien de Mary Poppins. Arrivée grâce au vent d’est dans la famille Banks, elle devient la nurse de Jane et Mickaël, et des jumeaux John et Barbara. J’avais en tête l’une des premières scènes du film, quand elle vide son sac de voyage en en sortant d’immenses objets sans commune mesure avec la taille du sac. J’ai retrouvé dans le livre d’autres scènes cultes du film, et je me suis finalement beaucoup amusée à la lecture de ce roman qui se lit comme une succession de petites scènes farfelues. Il faut juste chausser ses lunettes de jeunesse, celles qui nous permettent de nous immerger dans un univers décalé, et comme dans la scène avec l’étourneau (au chapitre « John et Barbara »), se souvenir qu’on a su un jour parler aux oiseaux et comprendre le langage des fleurs et du vent…

Le personnage de Mary Poppins est plus orgueilleux et narcissique que dans le souvenir que j’avais gardé du film ; néanmoins c’est une figure qui reste charmante et emblématique. Bien qu’ayant apprécié cette lecture « retour en enfance » je n’ai pas eu envie de lire les autres tomes de la série. Nul doute cependant que de plus jeunes lecteurs pourraient découvrir les aventures de Mary Poppins et les lire comme une série tout à faire moderne.

S 3-3Le livre de poche jeunesse

Policier

«Un élément perturbateur» de Olivier Chantraine

élément perturbateurSerge est consultant dans une obscure compagnie financière. Il a, comme d’habitude, décroché ce job grâce à l’intervention de son frère, ministre de l’Economie. Car Serge, malgré la quarantaine et son brillant esprit d’analyste financier, est toujours resté un petit garçon sur certains aspects, et ne s’est pas totalement émancipé. Après la mort de ses parents, il est resté chez sa sœur, chez qui il vit encore, et qui lui prépare chaque matin son petit-déjeuner selon un rituel immuable. Il dort dans sa chambre d’enfant, avec le poster de Diego Maradona bien en évidence.

Mais depuis quelque temps, Serge souffre de troubles de la parole, et voilà qu’il fait échouer par une gaffe la signature d’un gros contrat japonais. Ses patrons sont furieux, mais son statut de « frère de » lui permet le sursis. Il va devoir se racheter, et pour cela est envoyé en mission avec la belle Laura, sa collègue dont il est fou amoureux. Laura, ambitieuse, navigue entre ses envies de brillante carrière et son quotidien, elle est l’archétype de la business woman pas totalement assumée. Son personnage montre toute la difficulté de certaines femmes ambitieuses à exister dans des univers masculins, machistes parfois, et ce tiraillement entre la réussite personnelle et professionnelle. Serge pourrait sembler être son opposé, mais sa conscience professionnelle en font un financier dangereux « malgré lui ».

Sous couvert d’un roman distrayant, drôle même, le roman interroge notre vision de la réussite, les conséquences de l’intégrité, et le choix d’une vie professionnelle en accord avec nos valeurs. On lit, on sourit… et on réfléchit.

S 3-3Folio, 320 pages, 7,90€

Policier

«Le prince de Cochinchine» de Jean-François Parot

cochinchine1787. Nicolas Le Floch est maintenant grand-père. Alors que la rue gronde, que la rupture entre le peuple et la noblesse s’accroît de jour en jour, Nicolas a profité de la naissance de son petit-fils pour retourner sur ses terres familiales de Ranreuil. Mais il est mystérieusement pris pour cible à plusieurs reprises, et ne doit son salut qu’à l’intervention de Cholet, un inconnu avec qui il se lie d’amitié le temps d’un voyage retour vers Paris.

Or Cholet est retrouvé mort peu après, et Nicolas commence à trouver le contexte autour de lui particulièrement pesant. Pendant ce temps, un évêque ami de longue date de Nicolas, est de retour en France avec l’héritier de Cochinchine dans le cadre d’une négociation politique.

Après une période de froid dans les derniers tomes, Nicolas renoue avec Sartine son mentor : dans une période de tourmente, cela fait plaisir au lecteur de retrouver ce duo qui, certes, se chamaille, mais toujours se respecte. L’écart se creuse en revanche entre Nicolas et son fidèle ami Bourdeau : ce dernier est de plus en plus critique envers la noblesse ; et si Nicolas a toujours été sensible aux causes du peuple, il n’en oublie pas pour autant ses origines royales.

Est-ce parce que le décès de l’auteur Jean-François Parot fait de ce tome le dernier de la série qui aurait dû se poursuivre sur plusieurs tomes encore ? Toujours est-il que j’ai particulièrement apprécié ce roman, que j’ai lu à la fois avec émotion et une volonté assumée de le déguster… avant de dire adieu à ces personnages attachants dont on ne saura jamais où les vents la Révolution les auraient portés. Le récit est aussi moins complexe que de précédents tomes, les personnages et les intrigues de cour plus accessibles.

A noter, la préface de la rédaction d’Historia, parfaitement juste et qui reflète bien ce que nombre de lecteurs ressentiront à la lecture de ce roman.

S 3-310/18, 456 pages, 8,80€

Roman

«J’ai dû rêver trop fort» de Michel Bussi

j'ai dûIl y a des plaisirs de lectrice aussi simples que d’avoir entre les mains le nouveau roman attendu d’un auteur devenu un incontournable de ma bibliothèque. Depuis l’épatant « Nymphéas noirs », je suis avec impatience la sortie de chaque nouveau roman de Michel Bussi. Je me demande à chaque fois dans quel univers teinté de suspense va m’emmener l’auteur.

Avec « J’ai dû rêver trop fort », j’ai aussitôt été captivée par cette écriture que je (re)connais bien maintenant, de celles qui nous font tourner les pages avec avidité pour « connaître la suite », de celles qui réduisent un peu nos nuits de lecteurs impatients.

2019. Montréal, Los Angeles, Djakarda. Il y avait une chance infime que Nathy, hôtesse de l’air, enchaîne des missions consécutives sur ces trois destinations. Et pourtant…ce n’est que la première d’une longue et étrange liste de coïncidences qui replongent Nathy dans ses souvenirs d’il y a vingt ans. Une musique qui rappelle un souvenir, des objets qui refont surface, et le passé remonte à la surface.

Vingt ans plus tôt, Nathy a vécu une histoire d’amour explosive, passionnelle, aussi fulgurante qu’impossible.

J’ai adoré cette impression délicieuse de me faire mener par le bout du nez, cette écriture qui crée l’urgence de lire la page suivante pour comprendre ce qui peut bien arriver dans le quotidien de Nathy qui crée ces situations à peine croyables. Magie, complot, simples coïncidences… je ne vous dirai rien de plus sur les raisons qui réveillent les souvenirs enfouis.

La fin, comme toujours avec Michel Bussi, est surprenante (quoique un peu dérangeante), et l’auteur nous donnera toutes les clés pour que chaque pièce du puzzle trouve sa place.

S 3-3Presses de la cité, 480 pages, 21,90€

Roman

«Félix et la source invisible» de Eric-Emmanuel Schmitt

félixFélix et sa maman Fatou habitent dans la plus belle ville du monde, Paris, dans le quartier de Belleville – même si son oncle s’amuse à l’appeler « Mocheville ». Fatou tient un café où se côtoient des personnalités sensibles et attachantes : Robert Larousse, ainsi surnommé car il s’attelle à apprendre le dictionnaire (dans l’ordre) ; Madame Simone, qui était « une pute et un homme », ou encore Madame Tran qui s’immisce doucement dans les conversations.

Mais Fatou déprime. Son tempérament s’est éteint. Félix, son oncle et son père, vont organiser pour elle un voyage qui doit la ramener vers la vie et la lumière.

Roman initiatique, poésie d’un petit garçon qui veut redonner le goût de vivre à sa mère, « Félix et la source invisible » est dans la parfaite continuité des précédents romans de Eric-Emmanuel Schmitt. N’y cherchez pas du suspense ni une intrigue qui vous tiendra éveillé jusqu’au bout de la nuit : l’écriture est douce, les chapitres se suivent au gré (d’abord) d’un quotidien sublimé par des personnages bien croqués et (ensuite) d’un voyage en Afrique qui se transforme en quête spirituelle.

Dans le café de Fatou étaient installés Robert Larousse, Madame Simone, Madame Tran… et moi, suivant leurs discussions de comptoirs. La vie, quoi.

S 2-3Audiolib, 18€, 3h51 d’écoute

Policier

«La mort a ses raisons» de Sophie Hannah

mort raisonsSophie Hannah a été choisie par les héritiers d’Agatha Christie pour écrire de nouvelles aventures du célèbre détective Hercule Poirot. Quand on s’attaque à un tel mythe, il faut être à la hauteur… Je suis une grande admiratrice de la « reine du crime », j’ai lu quasiment tous ses romans policiers (ce qui représente quand même plusieurs dizaines de livres). Alors quand j’ai commencé la lecture de « La mort a ses raisons », j’étais curieuse mais je pensais que j’allais sans cesse comparer ce roman aux originaux.

Finalement… pas du tout.

Le livre s’ouvre sur le dessin d’un plan de maison, façon Cluedo. Ce n’est que le premier d’une liste d’ingrédients incontournables : un huis-clos pour l’ambiance, un groupe réuni dans une grande demeure, mélangeant famille / amis ou conjoints / domestiques, et au milieu, Hercule Poirot et l’inspecteur Catchpool. Ces deux derniers se demandent bien, d’ailleurs, pourquoi Athelinda Playford, maîtresse des lieux et romancière à succès, les a invités à passer quelques jours chez elle.

Lors du dîner, Athelinda annonce qu’elle déshérite ses enfants, au profit d’un homme… qui est lui-même mourant. Bien sûr cette révélation bouscule l’assemblée présente. Et comme par hasard, un crime est commis quelques heures après…

La construction du roman est assez classique, totalement dans la lignée de ce qu’Agatha Christie aurait pu écrire. Le dénouement se déroule sans surprise dans une scène réunissant tous les personnages autour de Poirot. Celui-ci, finalement, est assez peu présent, et j’ai remercié intérieurement l’auteur de ne pas avoir abusé des clichés sur ses moustaches, son crâne d’œuf et ses petites cellules grises. Poirot est présent sans être omniprésent, et c’est très bien comme ça.

Je n’avais pas envie d’interrompre ma lecture de ce roman efficace, qui se suffit à lui-même indépendamment de la « lignée » dans laquelle il s’inscrit, qui mérite d’être lu pour ce qu’il est : un bon « cosy mystery ». Je lirai avec plaisir les autres romans de cette saga.

S 3-3Le Livre de poche, 408 pages, 7,90€

Roman

«Petit pays» de Gaël Faye

petit paysIl y a des livres comme ça, dont on a beaucoup entendu parler, que nous ont conseillés des amis, dont la couverture attire notre œil à chaque passage en librairie. Des livres qu’on a l’impression d’avoir trop vus avant même de les lire. Et pourtant, si j’avais ce sentiment avant de commencer la lecture de « Petit pays », j’ai très vite compris pourquoi ce livre avait tant marqué ses lecteurs.

Gabriel habite au Burundi avec ses parents et sa sœur. C’est un gamin attachant, bien élevé et joueur. Il entretient une correspondance avec une petite Française de son âge, et fait gentiment les quatre cents coups avec ses copains de quartier.

« Armand et moi chipions […] des mangues. […] Nos mains étaient poisseuses, nos ongles noirs, nos rires faciles et nos cœurs sucrés. »

Mais l’horreur de la guerre civile, des massacres, du génocide voisin, fait basculer Gabriel dans un autre monde, sans retour possible.

Le livre est assurément l’un de ceux qui marque, mélange de tendresse et de violence, de joies de l’enfance et d’horreurs de la guerre. Il percute le lecteur en plein cœur, dans la conscience de l’indicible. Et Gabriel, symbole de l’innocence brisée, tentera de trouver un ultime salut dans les livres, ces « génies endormis » et de se préserver le plus tard possible de son environnement. « J’ai tardé à t’écrire. J’étais trop occupé à rester un enfant », écrit-il à sa petite correspondante.

« Je voyais l’image […] de toutes les innocences de ce monde qui se débattaient à marcher au bord des gouffres. Et j’avais pitié pour elles, pour moi, pour la pureté gâchée par la peur dévorante qui transforme tout en méchanceté, en haine, en mort ».

S 3-3Le Livre de poche, 224 pages, 7,20€. Prix Goncourt des lycéens 2016

Roman

«Ma reine» de Jean-Baptiste Andrea

reineDans le sud de la France, un jeune garçon passe ses journées dans la station-service tenue par ses parents. Surnommé Shell, il est à la fois intelligent et un peu coupé du monde (on imagine une forme d’autisme même si aucun mot n’est précisément utilisé pour décrire son comportement). Sa sœur est partie de la maison familiale, et il ne va plus à l’école.

Lors d’une fugue, il fait la rencontre de Viviane, une fille de son âge dont il tombe amoureux et qui va devenir sa « reine », le menant à la baguette et construisant autour d’eux un monde imaginaire…

Roman tendre et sensible, ce récit à la première personne se lit comme le journal intime de Shell et permet au lecteur d’entrer dans la tête de ce garçon différent et attachant. J’ai plusieurs fois pensé à Pagnol et à une partie célèbre du « Château de ma mère », où le jeune Marcel est envoûté par une prétentieuse fillette qui se construit un univers doré là où tout n’est qu’illusion. Il y a dans le duo Shell-Viviane la même admiration enfantine que dans celui Marcel-Isabelle.

L’histoire commence dans un décor de station-service que j’imagine proche d’un « Bagdad café », en quasi autarcie, où ne passent que des clients de passage et quelques habitués. La fugue de Shell change le décor et le livre ouvre une nouvelle page. Sous le soleil du Sud, l’amitié entre Shell et Viviane connaîtra des rebondissements, jusqu’à la fin inattendue. Le récit est particulièrement touchant car il est raconté par Shell lui-même, avec sa sensibilité et sa gentillesse naturelle, lui que les autres trouvent « bizarre » sans qu’il comprenne pourquoi. Sa rencontre avec Viviane est pour lui un choc émotionnel :

« C’était ma meilleure amie. Rien que de pouvoir dire ça, ca me faisait gonfler de fierté. Autrefois à l’école tout le monde était meilleurs amis sauf moi. C’était comme une grande boule d’amitié autour de laquelle je tournais sans jamais pouvoir entrer. »

S 3-3Folio, 224 pages, 7,40€

Policier

«  Derniers mètres jusqu’au cimetière » de Antti Tuamainen

derniers mètresJaakko va mourir. Il se sentait mal depuis plusieurs jours, et le diagnostic du médecin ne laisse aucun espoir : Jaakko a été empoisonnée à petit feu, et ses jours sont comptés.

Il pourrait s’isoler pour pleurer. Il pourrait vouloir vivre à 100 % les derniers jours qui lui restent. Mais il décide de chercher qui l’a empoisonné, pour se venger avant de mourir.

A la tête d’une entreprise spécialisée dans le champignon, il découvre que sa femme le trompe avec l’un de leurs employés ! Et par dessus le marché, des concurrents redoutables menacent la récolte de cette année…

Le titre annonce la couleur : ici il n’y aura pas de pathos sur la fin de vie, le personnage principal fera ses « derniers mètres jusqu’au cimetière » avec toute l’énergie que l’on peut mobiliser dans ses derniers instants pour finir sa vie en beauté. Bien sûr il y a de l’humour noir dans ce texte, le thème est évidemment décalé et traité en tant que tel. Certaines scènes sont cocasses dans la violence, un peu déroutantes dans la lecture, mais on se prend au jeu de suivre Jaako dans son ultime quête de vérité.

A la fois enquête, récit humoristique, parsemé de quelques scènes sanglantes, c’est un roman déroutant, mais dont le contenu est très cohérent avec ce que son titre annonce !

S 2-3Fleuve éditions