Essai / Document

« Un lieu à soi » de Virginia Woolf

lieu à soiLe sujet de ce livre est particulièrement original et passionnant, et part de la question suivante : pourquoi dénombre-t-on aussi peu de livres écrits par les femmes jusqu’au XIXè siècle ? La réponse de Virginie Woolf, si je peux la résumer, tient en trois principales raisons. Pour écrire, une femme doit avoir une vie (autre que celle de son foyer), 500 livres de rente par an, et surtout un lieu à soi pour écrire, qui ne soit ni une chambre ni le salon de la maison.

Si le début du livre est un peu brouillon pour moi et contient trop de digressions, le propos se resserre ensuite autour du coeur de la question. L’auteure oscille comme elle sait si bien le faire entre anecdotes légères, concrètes, issues du quotidien, et des propos très forts, très engagés, qui sonnent comme des couperets et sont un miroir tendu sur la condition des femmes :

« Un être très étrange et composite émerge alors. En imagination, elle est de la plus haute importance ; en pratique, elle est complètement insignifiante. Elle imprègne la poésie de part en part ; elle est complètement absente de l’Histoire. Elle domine la vie des rois et des conquérants dans la fiction ; dans les faits elle était l’esclave du premier garçon dont la bague, enfoncée par les parents, avait été forcée à son doigt. Quelques uns des mots les plus inspirés, quelques unes des pensées les plus profondes en littérature tombent de ses lèvres ; dans la vie réelle elle savait à peine lire, n’épelait pas deux mots et était la propriété de son mari. »

De nombreux passages du livre sont passionnants, expliquant pourquoi une femme n’aurait pas pu écrire « Guerre et paix » (à une époque où les femmes ne quittaient guère les salons), ou encore ce que le fait de gagner de l’argent a permis aux premières femmes écrivains de trouver leur légitimité : « L’argent confère de la dignité à ce qui est frivole quand impayé ».

Il y a bien quelques propos qui surprennent une lectrice de 2020, comme par l’exemple l’idée que les femmes écrivent pour les femmes, mais on mettra ça sur le compte de l’époque – le propos de Virginia Woolf était déjà très moderne et osé pour l’époque, il serait injuste et inapproprié de le trouver trop timoré un siècle plus tard.

Hommes, femmes, qui aimez la littérature, lisez ce texte !

Je vous incite aussi vivement à lire l’excellente préface de Marie Darrieussecq : non seulement elle commente le livre qu’elle a traduit, mais elle partage aussi avec nous ses hésitations de traductrice, et ses choix. Son exemple d’hésitation sur la traduction du titre « A room of one’s own » est juste passionnant !

S 3-3Folio, 240 pages, 7,50€

Roman

« Les recettes de la vie » de Jacky Durand

recettes vieJulien est fils de cuisinier. Elevé près des fourneaux, il voue une admiration quasi sans borne à son père, surtout depuis que sa mère s’est volatilisée du jour au lendemain.

Le père de Julien voudrait le dissuader de suivre sa voie, dans ce métier dur et souvent ingrat :

« Se faire chier dans une cuisine quinze heures par jour pour des cons qui viennent bouffer et chier chez toi, t’appelles ça un métier ? »

Mais la cuisine, c’est aussi de la transmission, du sentiment, et une certaine forme de bonheur. Le récit des gestes du cuisinier, de son habileté à manier ses instruments, et son amour des produits, donnerait parfois à ce livre des airs de documentaires. Mais le cheminement de Julien, entre succession et émancipation, est aussi une réflexion plus large sur la filiation, et sur le rôle de l’éducation. Partagé entre plusieurs voies possibles – celle de la cuisine, l’héritage naturel, et celle d’une vie plus intellectuelle – le jeune Julien devra choisir sa voie et défendre ses choix.

S 2-3Folio, 224 pages, 7,50€

Roman

« L’espoir des Neshov» de Anne B. Ragde

Neshov 4Après le départ de Torunn de la ferme, la famille a repris son rythme de vie, chaque membre de son côté. Quatre années ont passé. Torunn vit avec l’éleveur de chiens (rencontré dans le tome précédent), dont elle n’attend rien pour l’avenir. Il la trompe, elle le sait, mais reste malgré tout avec lui. Déprimée, elle ne voit pas de projet susceptible de la faire revenir vers une vie heureuse. Erlend et Krumme sont devenus parents de trois bambins. Le grand-père s’est installé dans une maison de retraite, où il est heureux. Et Margido envisage de développer son entreprise.

La ferme, quant à elle, est à l’abandon.

Alors la grande question de ce livre est de savoir ce que va devenir cette ferme. Le titre, « L’espoir des Neshov », laisse bien supposer que la ferme doit revivre, d’une façon ou d’une autre, mais comment ? Et par qui ? Est-ce par le retour de Torunn, par les projets de Erlend d’habiter les silos, par Margido (qui prend une place inédite dans ce quatrième tome) ? Je vous laisse le découvrir.

Ce tome est, par comparaison aux trois précédents, plus triste, plus nostalgique. Jusqu’ici, chaque épreuve vécue par la famille avait donné lieu à un renouveau dans la ferme. La mort d’Anna avait vu le retour des trois fils et de la petite-fille ; la mort de Tor avait permis à Torunn d’hériter. Mais cette fois-ci, l’avenir semble bien sombre…

Je ne vous en dis pas plus, et vous laisse poursuivre la lecture de cette série norvégienne à côté de laquelle j’étais étonnamment passée pendant trop d’années !

S 3-310/18, 358 pages, 8,40€

Roman

« Le discours » de Fabrice Caro

discoursIl y a des jours où une humeur un peu chagrine donne envie d’aller vers des livres légers, amusants. J’ai commencé « Le discours » en espérant que la citation d’Olivia de Lamberterie sur la quatrième de couverture soit plus qu’une promesse : « Si vous n’éclatez pas de rire au premier chapitre, on ne peut rien pour vous ». En même temps, je me méfie toujours un peu de ces petites phrases qui vendent du rêve, et parfois ne font qu’accroître la déception.

Ne faisons pas durer le suspense plus longtemps, j’ai ri au premier chapitre. J’ai ri d’une sorte d’humour un peu potache, mais qui fait du bien.

Adrien vient de se faire plaquer par sa copine, Sonia, qui a « besoin d’une pause ». Lors d’un dîner familial, il se voit confier la mission de prononcer un discours au mariage de sa sœur. Mais Adrien n’a qu’une chose en tête : Sonia va-t-elle répondre au sms qu’il vient de lui envoyer ? Commence alors une soirée assez particulière pour lui, digne de celle d’un ado qui attend que son téléphone sonne. Entre attente proche de la névrose, et premiers essais de discours, le gigot cuisiné par sa mère aura cette fois-ci un goût particulier.

Tout le roman n’est pas hilarant, il y beaucoup de redites et de « running gags », mais certains passages sont vraiment très drôles (ah, les stylos pour le Bénin…). Lisez ce roman pour sa légèreté, et pour le sourire que, à coup sûr, il réussira à vous faire décrocher.

S 3-3Folio, 224 pages, 7,50€

Nouvelles

« Le diamant gros comme le Ritz » de F. Scott FITZGERALD

G03779_Le_Diamant_gros_comme_le_Ritz.inddC’est une image bien étonnante que celle d’un diamant « gros comme le Ritz » et c’est cette curiosité qui m’a donné envie de découvrir cette nouvelle de 1922.

John et Percy sont deux étudiants du même âge. Percy est plutôt réservé :

« Qu’il fût riche, cela allait sans dire, mais, en dehors de quelques déductions de cet ordre, John ne savait pas grand-chose de son ami […]. »

Lorsque Percy invite John pour les vacances, ce dernier saisit l’occasion de découvrir d’où est originaire Percy, et de rencontrer sa famille. Très vite il comprend qu’il est arrivé dans une famille riche mais obnubilée par le secret qui entoure la fortune familiale.

C’est un court texte de moins de cent pages, indéniablement bien écrit. Il y avait même matière à en faire tout un roman ! Et l’on découvre, comme si le lecteur était John lui-même, ce que la richesse peut entraîner de peurs et de folies. Cette famille riche s’est construite sur le secret et la crainte que l’immensité de sa richesse soit dévoilée.

D’un point de départ simple (un ami invité chez un autre), l’histoire dévie vers une fin surprenante et ironique.

S 2-3Folio, 96 pages, 2€

Policier

« Dix petits frelons » de Valérie Valeix

dix-petits-frelonsAudrey est apicultrice, et elle est régulièrement appelée comme auxiliaire civile de justice dans des affaires criminelles. Souvenez-vous, je vous avais déjà raconté l’une de ses aventures (ici) et ma rencontre avec sa pétillante auteure Valérie Valeix.

Cette fois-ci, Audrey est à Giverny, le célèbre village où vécut et mourut Monet. Le décor est bien choisi, j’aurais tellement aimé être à Giverny avec mon livre pour le lire « sur place » !

Alors qu’elle doit faire un stage avec le père Greg, un prêtre peu conformiste et au look assez rock’n roll, elle est invitée au vernissage d’une exposition. Y sont présentés un dessin original de Monet et un magnifique collier, réplique en joaillerie du dessin.

Or le lendemain, Audrey apprend que le collier et le dessin ont été volés !

Le prêtre est-il aussi innocent qu’il le prétend ? Les jeunes qu’il héberge ont-ils joué un rôle dans ce vol ? Et quelle est la véritable histoire de ce dessin ?

J’ai retrouvé avec grand plaisir le personnage d’Audrey, et sa double casquette d’enquêtrice et d’apicultrice. C’est un personnage solide et déterminé ; elle est au coeur des intrigues mais elle est suffisamment discrète pour n’être qu’au service de l’histoire. L’écriture de Valérie Valeix est juste, les mots toujours bien choisis, et j’ai senti comme dans le premier livre que j’avais lu une grande culture générale, large et sans doute guidée par un côté touche-à-tout qui caractérise Audrey – et que j’imagine qu’on retrouverait chez l’auteure ! C’est un plaisir de lecture que je vous recommande.

S 3-3Editions Palemon, 368 pages, 10€

Policier

« Au soleil redouté» de Michel Bussi

soleil redoutéQuel lecteur n’a pas rêvé de rencontrer son écrivain préféré, de passer du temps avec lui pour parler de ses romans ?

Cinq lectrices ont remporté un concours organisé par une maison d’édition, et les voilà parties aux îles Marquises (rien que ça !) pour une semaine d’atelier d’écriture avec le célèbre écrivain Pierre-Yves François. Ces cinq lectrices n’ont rien d’autre en commun que leur passion pour cet écrivain : d’âges différents, l’une est blogueuse, l’autre une riche héritière,…

La semaine promettait d’être idyllique, mais la disparition de Pierre-Yves François change la donne.

Dans la première partie du roman, j’ai été un peu étonnée de ne pas retrouver le rythme habituel de l’écriture de Michel Bussi, ce côté « page turner » qui est si caractéristique. Allais-je être déçue par ce nouveau roman ?

Heureusement il n’en est rien ! Tout d’abord, parce que le cadre est totalement dépaysant, bien loin de la Normandie où l’auteur a situé plusieurs de ses intrigues. Sous le soleil des Marquises, c’est toute une histoire, toute une culture, qui emportent le lecteur très loin. Parfait pour se changer les idées !

Et puis la fin est étonnante, tellement digne de Michel Bussi ! Les inconditionnels s’y retrouveront complètement… presque un peu trop d’ailleurs, mais je ne peux pas vous en dire plus…

« Au soleil redouté » offre un très bon moment de lecture, dépaysant, et une fin qui ne laisse pas indifférent.

S 3-3Presses de la cité, 432 pages, 21,90€

Roman

« L’héritage impossible» de Anne B. Ragde

Neshov 3Il y a quelque chose de très addictif dans cette saga familiale des Neshov. Depuis que j’ai lu le premier tome, j’ai enchaîné avec la lecture du deuxième, et maintenant du troisième (et sans surprise, le quatrième m’attend déjà).

Ce troisième tome s’ouvre dans la continuité du précédent (comme le deuxième avec le premier).

Après le suicide de son père, Torunn se retrouve seule à la tête de la ferme familiale. Elle se sent profondément coupable d’avoir avoué à son père qu’elle ne voulait pas reprendre la ferme. Pourtant tout le reste de la famille souhaite qu’elle reprenne la ferme.

Et c’est là que commence le bal des hypocrites. Car chacun des oncles de Torunn voudrait la voir reprendre la ferme – comme son père avant eux – mais aucun n’est prêt à l’aider autrement qu’en envoyant un peu d’argent de temps en temps pour se donner bonne conscience.

Erlend et son compagnon Krumme vont bientôt devenir pères grâce à un couple d’amies ; Margido développe son entreprise de pompes funèbres et stocke désormais ses cercueils dans une grange inoccupée de Neshov.

Histoire classique d’un héritage dont personne ne veut, mais où chacun voudrait que la mémoire familiale soit entretenue par un(e) autre, ce troisième tome est plus triste que les précédents. A l’enthousiasme initial de Torunn pour les truies et leurs porcelets, a succédé ce sentiment d’agir par devoir mais sans envie et sans plaisir. Seul le lien qu’elle a tissé avec le grand-mère met de la tendresse dans sa vie, désormais dédiée à la ferme et à la porcherie.

C’est cruel et juste à la fois, réaliste et dépaysant, bref tous les ingrédients d’une saga réussie sont à nouveau réunis.

S 3-310/18, 336 pages, 8,40€

Roman

« La ferme des Neshov » de Anne B. Ragde

ferme Neshov t2Après avoir lu (dévoré) le premier tom de la saga des Neshov, j’ai aussitôt commencé la lecture du deuxième, « La ferme des Neshov ».

L’histoire commence dans l’immédiate continuité du premier tome. Tor est dévasté par la mort de sa mère, et se laisse de plus en plus aller – contrairement à son « père », à qui la présence de Torunn a donné un petit coup de fouet, et qui ne s’est jamais autant exprimé. Il devient évident que Tor ne pourra pas assurer l’avenir de la ferme. La question est de savoir si sa fille Torunn le pourra – et le voudra.

Magido, toujours à la tête de son entreprise de pompes funèbres, sort peu à peu de la léthargie de son quotidien.

Quant à Erlend, le dernier frère, personnage totalement à contre-courant de ses deux frères, il projette de devenir père avec l’aide d’un couple de lesbiennes amies. En attendant, il continue à décorer des vitrines, et assure discrètement un soutien financier indispensable à Torunn pour le quotidien de la ferme.

Rien de radicalement nouveau ni différent n’émerge dans ce deuxième opus, et si comme moi vous avez été happé par le premier tome, vous le serez tout autant par celui-ci. En racontant alternativement l’histoire du point de vue des quatre personnages principaux (les trois frères et Torunn), l’auteure lève le rideau sur les rôles, les enjeux, et les non-dits de cette famille. Et l’on se prend de passion pour l’avenir de cette ferme d’élevage porcin, dont le paradoxe est d’être au cœur de l’intrigue alors qu’elle n’a pas de valeur marchande et guère plus de valeur sentimentale.

Comme dans « La terre des mensonges », le rythme s’accélère curieusement dans les dernières pages, avec d’habiles nouvelles pistes lancées – et qui seront exploitées dans le troisième tome, que je vais m’empresser de commencer !

S 3-310/18, 360 pages, 8,40€

Roman

« Miss Islande» de Audur Ava Olafsdottir

miss islandeJe garde un excellent souvenir de ma lecture de « Rosa candida », à tel point d’ailleurs que je me souviens exactement où j’étais quand je l’ai lu (ce qui n’est pas toujours le cas vu la quantité de livres que je dévore). J’avais donc très envie de découvrir « Miss Islande » de la même auteure, dont j’avais entendu par ailleurs beaucoup de bien.

Au début des années 1960, la jeune Hekla s’installe à Reykjavik avec le projet de terminer l’écriture de son roman. Elle est repérée pour concourir à Miss Islande, proposition qu’elle rejette immédiatement. Elle est d’abord hébergée par sa meilleure amie, une jeune femme devenue mère de famille et qui a renoncé à tout autre projet qu’être une bonne mère et une bonne épouse. Elle revoit aussi Jon John, son ami homosexuel qui est un peu son alter ego et qui la retrouve entre deux séjours en mer en tant que marin.

J’ai retrouvé le plaisir de lecture d’un récit dans un pays surprenant (l’Islande), même si je n’ai pas toujours su distinguer dans les habitudes de vie ce qui relève particulièrement de la géographie ou de l’époque. Je n’ai pas retrouvé le même charme dans la lecture qu’avec « Rosa candida », mais « Miss Islande » garde ce fil conducteur de faire découvrir des personnages simples, pas du tout romanesques a priori, mais attachants justement dans leur simplicité. Le livre n’est ni joyeux ni triste, les personnages ne sont ni des héros ni des perdants, mais le récit de leurs vies en fait de la littérature – couronnée d’ailleurs par le Prix Médicis étranger 2019.

S 2-3Zulma, 288 pages, 20,50€