Roman

« Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » de Stuart Turton

hardcastleEn commençant ce livre, j’en avais lu le résumé fait par l’éditeur, et je savais donc (à peu près!) à quoi m’attendre, à savoir une construction atypique et forcément complexe.

La jeune Evelyn Hardcastle va mourir ce soir. Aiden Bishop, invité à la grande fête organisée par les parents d’Evelyn, doit trouver son assassin. Mais s’il ne le démasque pas avant ce soir, il pourra recommencer le lendemain, puis le surlendemain… car il aura une semaine entière pour revivre cette journée.

Ce schéma n’est pas inédit, il a même été utilisé dans un célèbre film (« Un jour sans fin »). Pourtant ici le procédé narratif est un peu différent, car non seulement le narrateur va revivre plusieurs fois la même journée, mais (attention je spoile un tout petit peu) il va la revivre dans la peau de différents personnages. C’est alors que les difficultés commencent pour le lecteur, car non seulement il faut se souvenir de ce que le personnage a pu glaner comme indice dans chaque journée, mais aussi ne pas se perdre entre les différents personnages et leurs points de vue respectifs. Dans ce genre de roman très complexe, j’ai toujours peur que la fin soit incompréhensible, parce qu’il y a forcément plein de détails qui m’échappent, ou dont je ne mesure pas immédiatement la portée. Heureusement j’ai compris la fin, même si à certains moments je me suis sentie perdue au milieu de certains personnages.

J’ai pensé évidemment à ma lecture du « Jardin des sept crépuscules » (tiens, encore un sept), même si « Les sept morts d’Evelyn Hardcastle » est moins complexe. Au final, c’est un roman qui interpelle et intéresse par sa structure ; je reste juste un peu sur ma faim car je suis passée à côté de certains passages.

S 2-3Sonatine, en numérique 4,99€

Roman

« Les allées du pardon » de Laurence Labbé

allées pardonSurprendre le lecteur et l’entraîner dans un univers différent d’un livre à l’autre : voici un talent dont peut se vanter Laurence Labbé. J’ai déjà lu plusieurs livres de cette auteure, et je me laisse surprendre à chaque fois par son univers, tantôt décalé ou humoristique, tantôt poétique, mais toujours plein de sensibilité.

Avec « Les allées du pardon », je découvre une autre facette de son écriture. Le récit alterne deux narrateurs : l’un est au bord du burn-out et s’offre quelques jours de déconnexion seul, dans un hôtel ; le second, Théodule, est l’auteur d’un texte autobiographique qui commence par la mort de sa mère. Théodule est suspecté de l’avoir tué – sa mère ne l’aimait pas, et il le lui rendait bien – et placé dans un « hospice » où il clame son innocence tout autant que le fait qu’il ne pleurera pas sa mère.

Théodule est un personnage décalé, dans la lignée des portraits qu’aime croquer Laurence Labbé. Il est à la fois un énergumène et un sensible, jonglant entre un quotidien affligeant et des pensées profondes sur le monde.

J’ai trouvé ce nouveau roman assez différent des précédents. Le style de l’auteure continue à se bonifier avec le temps, et si le récit est surtout porté par la narration de Théodule, la prise de recul imposée au lecteur via le premier narrateur (lui-même en quête de sens et ayant besoin de recul sur sa vie) est particulièrement bien amenée et écrite. Il est rare que les romans à double narration offrent réellement deux styles d’écriture différents, et c’est pourtant un pari réussi dans « Les allées du pardon ».

L’air de rien, l’auteure interpelle ses lecteurs sur les maux de notre époque, questionne sur le sens du travail, les liens du sang… Le tout avec une sensibilité à souligner. C’est intelligent et bien écrit, je vous le conseille.

S 3-3Laurence Labbé, 9,50€, commande en ligne ou via https://laurencelabbelivres.com/roman/les-allees-du-pardon/

Roman

« Une immense sensation de calme » de Laurine Roux

G03305_UneImmenseSensationDeCalme.inddSi certains romans portent une histoire, d’autres portent une ambiance. C’est le cas pour cet étonnant premier roman. Bien que le roman soit court (moins de 150 pages), j’ai eu l’impression de traverser (en partie) un pays, historiquement et géographiquement.

De la narratrice on se saura pas grand-chose, pas même son nom. Mais on sait que sa rencontre avec Igor, un colosse rassurant et taiseux, sera le bouleversement de sa vie. Dans une nature rude et sans piété, au fil de saisons hostiles, ce voyage initiatique à travers le temps et les intempéries va révéler un passé douloureux.

Étonnant texte où les mots nous entraînent dans les tréfonds d’une histoire violente qui affleure le présent. La grand-mère tant chérie, et les atrocités d’une guerre, donnent à ce texte une profondeur inhabituelle. C’est un texte qui ne se raconte pas ; le résumer serait le dénaturer. Il faut le découvrir et se laisser porter par la narration.

S 2-3Folio, 144 pages, 6,90€

Roman

« Le jardin des dieux » de Gerald Durrell

corfou t3Avec ce dernier titre s’achève la « Trilogie de Corfou », qui m’aura accompagnée pendant le confinement et même un peu au-delà. Voici trois ouvrages dont je n’oublierai pas de sitôt l’ambiance ensoleillée (par le climat) et joyeuse (par cette famille tellement loufoque).

Ce dernier tome s’inscrit totalement dans la continuité des deux précédents, et l’on continue à suivre les aventures de cette famille farfelue, qui semble n’avoir peur de rien et faire feu de tout bois, quels que soient les tracas et mésaventures du quotidien.

Le lecteur ne s’étonne plus quand le jeune Gerry souhaite poursuivre ses essais de taxidermie sur une tête de taureau, ou quand le nouvel ami de la famille, Jeejee, tombe du balcon en essayant de léviter. Car ainsi va la vie dans cette famille, où les animaux sont plus nombreux que les humains, et où l’on accueille les uns après les autres, les amis des enfants, et les amis des amis, et les amis des amis des amis que l’on connaît à peine de nom. Quant à Spiro, le dévoué ami de la famille, il est plus drôle que jamais dans son anglais approximatif qui lui fait faire des contresens.

«  A cette époque, vivant à la campagne sans les avantages douteux de la radio ou de la télévision, nous devions nous en remettre aux formes primitives de divertissement qu’étaient les livres, les querelles, les fêtes et le rire de nos amis […] »

S 3-3La Table ronde, 304 pages, 14€

Roman

« Oiseaux, bêtes et grandes personnes» de Gérald Durrell

corfou t2On ne se rend pas toujours compte, en démarrant une lecture, de l’impact qu’elle pourrait avoir sur un plus long terme.

Ainsi, j’avais depuis longtemps envie de lire la « Trilogie de Corfou » après en avoir visionné une version télévisée, mais j’ai été un peu déçue par la lecture du premier tome. J’ai donc commencé le deuxième tome, « Oiseaux, bêtes et grandes personnes » en me demandant si cette trilogie n’allait pas me paraître interminable à lire. J’étais d’autant plus hésitante que le deuxième tome n’est pas à proprement parler une suite du premier, mais plutôt un complément. En effet le narrateur raconte des anecdotes vécues par sa famille à Corfou, anecdotes qui croisent d’un point de vue temporel celles du premier tome. Il y a donc dans les premières pages quelques redites qui m’ont ennuyée, mais qui visaient je suppose à redonner le contexte pour tout lecteur qui n’aurait pas lu les deux textes à la suite.

Or ma déception s’est très vite arrêtée, et je dois dire que je suis retournée avec bonheur sur cette île décrite avec un amour et une spontanéité pleins de fraîcheur, à tel point qu’il me suffisait d’ouvrir le livre pour sentir mon corps inondé de soleil, et imaginer que j’étais assise à l’ombre d’un olivier…

Sans doute les lectures faites pendant le confinement garderont une place particulière dans nos mémoires de lecteurs, et avoir pu m’évader à Corfou pendant cette période aura été une parenthèse salutaire.

Quant à l’histoire, elle est strictement dans la continuité de la précédente, et l’on retrouve le jeune Gerry, passionné d’animaux, entouré de ses deux frères, de sa sœur, et de sa mère, dans des mésaventures familiales à peine croyables mais pleines de sensibilité et de drôlerie. Gerry raconte ainsi sa quête permanente pour découvrir (et héberger!) de nouvelles espèces animales, et toutes les déconvenues que la transformation de la maison familiale en zoo peuvent apporter. La passion de ce jeune garçon pour les animaux, son dévouement pour eux (lorsqu’il va par exemple « à la plage avec des seaux quatre ou cinq fois par jour » pour changer l’eau d’un aquarium) sont admirables, sans militantisme mais avec toujours beaucoup de respect.

Lisez cette trilogie dépaysante, qui irradie de plaisirs simples, et où aucun petit tracas du quotidien n’est assez fort pour anéantir l’enthousiasme.

S 3-3La Table ronde, 337 pages, 14€

Roman

« Ma famille et autres animaux» de Gérald Durrell

corfoue t1J’ai un souvenir très plaisant d’une mini sérié télévisée inspirée de la « Trilogie de Corfou » de Gérald Durrell, et les trois tomes de cette histoire familiale un peu déjantée m’attendaient depuis plusieurs mois.

Confinement oblige, j’ai sorti de la pile de livres qui m’attendaient le premier tome de cette trilogie, et partir à Corfou a été un vrai dépaysement !

Le narrateur, Gerry (c’est l’auteur), est un petit garçon qui vit avec ses deux frères, sa sœur et leur mère, en Angleterre. Un jour d’hiver, alors qu’ils sont tous un peu malades et un peu déprimés par le climat, l’un des enfants propose de déménager à Corfou. Chose incroyable, leur mère accepte presque aussitôt, et les voilà en route pour l’île grecque qui les fait tant rêver.

Sur place, ils trouvent évidemment un climat plus favorable, mais aussi une galerie de personnages tous plus loufoques et attachants les uns que les autres, dont Spiro qui deviendra leur guide et ami, ou encore les précepteurs de Gerry qui sont aussi drôles que dérangés. Gerry, quant à lui, voue une passion sans faille aux animaux, ce qui l’incite à recueillir toutes sortes de bêtes à la maison, pour le plus grand désarroi du reste de la famille.

J’ai trouvé l’histoire plus lente, plus descriptive, que le souvenir que j’avais gardé de la série, donc j’ai été un peu déçue au départ. Mais ensuite j’ai aimé suivre les petites aventures de cette famille sympathique et originales, où les enfants ont des caractères bien trempés, et où la mère est la gardienne du temple tout en participant à sa manière à l’étrangeté de cette famille. Partir à Corfou, même par la lecture, a été également très dépaysant, ce qui n’est pas le moindre des compliments en cette période.

S 2-3La Table ronde, 400 pages, 14€

Roman

« Eleanor Oliphant va très bien » de Gail Honeyman

eleanorIl ne faut pas se fier aux titres des romans.

Eleanor Oliphant ne va pas si bien que ça.

Jeune femme solitaire, elle travaille comme comptable dans une entreprise où ses collègues lui prêtent peu attention – si ce n’est pour se moquer de ses bizarreries. Elle vit seule, dans un logement social qu’elle rejoint le week-end en s’enivrant à la vodka pour s’occuper jusqu’au lundi.

Ses contacts avec sa famille se limitent à un appel hebdomadaire à sa mère, qui est manipulatrice et entretient un climat de violence psychologique envers sa fille : « Maman me dit que je suis laide, effrayante, repoussante ». Vous voyez l’ambiance.

Jusqu’au jour où Eleanor s’entiche du chanteur d’un groupe de hard rock.

Et, puisqu’une nouveauté arrive rarement seule, elle accompagne un inconnu à l’hôpital, et soudain la voilà entourée de gens à qui parler, à qui rendre visite, et qui pourraient même devenir… des amis. Sa vie va être bousculée de manière étonnante.

Ce roman m’a d’abord surprise car je m’attendais à une histoire plus positive, un personnage plus amusant. Mais Eleanor est très touchante, on sent des blessures profondes chez elle et une grande capacité de résilience. D’abord très solitaire, peu intéressante, voire transparente, elle va progressivement s’ouvrir aux autres, malgré elle, portée par des événements inattendus. Certaines clés de l’histoire sont un peu prévisibles, mais cela n’enlève rien à la qualité de ce roman, l’histoire de cette jeune femme qui existait à peine et qu’un environnement plus bienveillant va inciter à prendre une place, une vraie place, dans la vie. L’air de rien, sous une écriture limpide et sans fioriture, c’est un roman profondément touchant.

S 3-310/18, 456 pages, 8,80€

Roman

« Les quatre filles du docteur Moreau » de Janine Boissard

quatre fillesC’était il y a bien longtemps, et pourtant je me souviens bien de ma lecture de « L’esprit de famille », la saga écrite par Janine Boissard. Je me souviens de cette famille charmante dont le père est médecin, et qui compte quatre filles si différentes et si complémentaires. J’empruntais ces livres à la bibliothèque de mon lycée, et je me souviens à quel point ces textes avaient « parlé » à l’adolescente que j’étais.

Leur auteur, Janine Boissard, raconte qu’on lui a souvent demandé d’écrire une suite. Mais cela n’aurait pas de sens aujourd’hui, plusieurs décennies après les romans d’origine. Alors elle a fait le choix de réécrire un tome, condensé des précédents, mais adapté à notre époque. Quelle serait la vie de Claire, mannequin, Béatrice, engagée pour la défense des arbres, Pauline la future écrivain (et narratrice du roman) et de leur petite sœur Cécile, la poison ?

Une chose est sûre : le pari de réécrire l’histoire et de la mettre au goût du jour est totalement gagné. J’ai retrouvé tout le charme de cette famille attachante, mais avec les « codes » d’aujourd’hui – le téléphone portable, les réseaux sociaux etc. C’est d’ailleurs très étonnant de voir comment Janine Boissard, 87 ans, réussit bien à écrire sur cette époque, sans toutefois tomber dans les clichés.

Il y a bien quelques détails qui m’ont étonnée : par exemple, je ne sais pas si les jeunes filles de 18 ans connaissent les chansons de Pierre Bachelet ; et je me suis moins enthousiasmée pour l’histoire d’amour de Pauline et Pierre (est-ce que j’ai vieilli ?? ou bien leur coup de foudre est-il traité un peu trop rapidement?). Mais à part ça les retrouvailles ont bien fonctionné pour moi avec la famille Moreau !

J’ai aimé retrouver cette famille idéale, dans sa maison idéale, où même les petits tracas ont un goût de bonheur pourvu qu’on les partage avec ceux qu’on aime.

J’ai passé un très joli moment de lecture, avec un peu de nostalgie mais aussi beaucoup de joie actuelle.

S 3-3Fayard, pour ma part lu en version numérique, 3,49€

Roman

« Les sœurs de Blackwater » de Alyson Hagy

blackwaterQui est donc cette femme, aussi crainte que respectée, qui a obtenu respect et protection grâce aux mots ?

On ne saura pas grand-chose de l’époque à laquelle elle vit, mais on sait une chose essentielle sur elle : elle a la maîtrise des mots et de l’écriture. On vient de loin pour la solliciter, pour lui demander d’écrire un texte ou une lettre qu’on ne peut pas écrire seul. On pourrait la croire écrivain public, mais elle est presque un peu sorcière. Autour d’elle, des groupes se sont fait la guerre, et la paix ne tient qu’à un fil.

Paradoxe de l’histoire, si cette femme utilise les mots à bon escient pour les autres, elle peine à bien les utiliser pour décrire les causes de la disparition de sa sœur, et leur relation complexe. L’arrivée d’un homme, qui a besoin de son don d’écriture, va achever de troubler le fragile équilibre de la vie de cette femme.

C’est un roman totalement atypique, très déboussolant, dont j’ai terminé la lecture plein de perplexité. Je ne sais pas si j’ai aimé cette histoire dont j’ai l’impression de ne pas avoir toutes les clés, mais en tout cas c’est un texte qui m’a marquée.

Différent.

Voilà, c’est le mot que je cherchais. C’est un texte différent.

Et dans la multitude de livres que je lis, c’est déjà un beau compliment.

S 3-3Zulma, 240 pages, 21,80€