Essai / Document

« Les Égyptiens » d’Isaac Asimov

Ce livre est incroyable.

En 300 pages, l’auteur s’est donné pour ambition de raconter « toute » l’histoire des Égyptiens, de 5000 avant J.-C. jusqu’aux années 1960 où ce livre a été écrit.

L’auteur, vous le connaissez peut-être, mais dans un tout autre registre : il est l’un des auteurs majeurs de science fiction du 20e siècle, et c’est donc bien étonnant de le retrouver ici en brillant historien (d’autant plus que sa formation initiale avait fait de lui un docteur en biochimie !). Quand je dis qu’il est « brillant », c’est parce que ce livre est tout d’abord d’une grande érudition, parcourant l’histoire de l’Égypte avec comme point de départ la géographie de son fleuve nourricier, puis à travers les différentes dynasties qui ont régné sur le pays.

La première moitié du livre est passionnante, et l’auteur y est autant conteur qu’historien. Il sait raconter les événements avec simplicité, rendant accessible aux non spécialistes une histoire d’une grande richesse.

Le milieu du livre baisse en rythme, les exploits des souverains se succèdent en une sorte de litanie qui paraît incontournable pour répondre à l’ambition d’exhaustivité, mais qui perd en romanesque.

Le dernier tiers du livre, où l’on retrouve des figures bien connues du grand public (Cléopâtre, Jules César, Marc-Antoine…) redonne de l’élan à la lecture.

La conclusion m’a paru quelque peu accélérée, mais elle respecte le rythme des autres chapitres : il n’aurait sans doute pas été logique de consacrer au dernier siècle (celui que l’on connaît le mieux) une place trop importante au regard des 7000 ans précédents. Où comment se sentir tout petit à l’échelle de la grande Histoire…

Les Belles Lettres, 308 pages, 21€

Policier

« Une histoire qui finit mal » d’Evelyn Clarke

Vous avez aimé « Ils étaient dix » ? Vous allez aimer « Une histoire qui finit mal », car on y retrouve plein de clins d’oeil au roman de la grande Agatha Christie.

Six auteurs sont conviés à séjourner trois jours sur une île écossaise. Le propriétaire de l’île est un auteur célèbre, qui vient de mourir en laissant son ultime manuscrit inachevé. Son éditrice a donc eu l’idée de lancer un concours ouvert à six auteurs. Celui qui inventera la meilleure fin au roman inachevé sera récompensé d’un contrat d’édition en or.

J’ai adoré l’ambiance du roman, cette île mystérieuse qui accueille pendant quelques jours des écrivains concurrents. Chacun d’eux a sa spécialité (le thriller, le roman d’horreur, le young adult,…). Le texte est bien construit et donc on ne confond jamais les personnages, chacun ayant sa personnalité bien définie. Les premiers chapitres défilent et la tension monte. Evidemment je m’attendais à ce qu’un événement vienne bousculer ces journées trop prévisibles. Il y a plusieurs rebondissements, et je n’avais pas deviné la fin de l’histoire, qui est crédible.

Le tout forme un roman très efficace et plaisant à lire, jusqu’aux derniers chapitres qui clôturent proprement l’intrigue.

Quant au livre en tant qu’objet, je suis bien obligée de reconnaître que je l’ai d’abord acheté (au Festival du livre de Paris) pour le superbe jaspage qui a été choisi pour le premier tirage.

Verso, 512 pages, 21,90€

Roman

« L’amour et la fureur » de Martin Suter

Est-on plus heureux quand on vit dans le luxe, mais sans l’être aimé ? C’est en tout cas ce que croit Camilla. Elle est comptable (et exècre ce métier) et entretient Noah, son conjoint, un artiste peintre qui ne vend pas de toile. Pourquoi se sacrifierait-elle dans un métier qu’elle déteste, au profit d’un homme qui n’arrive pas à vivre de sa passion ? Alors même si elle l’aime encore, elle décide de le quitter.

Sauf que Noah, un soir de déprime, rencontre dans un bar une femme qui pourrait bien changer sa vie : veuve, elle promet à celui qui tuera l’ancien associé de son mari la moitié de l’héritage qu’elle a touché. Noah, pourtant bien loin d’être un tueur à gages, entrevoit une solution qui lui permettrait de reconquérir Camilla…

Je n’arrive pas à savoir si ce livre est très sérieux ou très décalé… sans doute un peu les deux ! Il est sérieux en cela qu’il décortique avec beaucoup de justesse des mécaniques parfois complexes qui régissent les couples – quand l’amour ne suffit pas, quand le manque d’argent épuise, quand l’autre devient plus agaçant qu’attendrissant. Mais il est aussi léger et décalé, car Camilla est parfois ridicule dans ses rêves de princesse entretenue, et Noah bien maladroit pour la reconquérir… Au final ils sont aussi attachants que pathétiques, on sourit, on soupire, finalement ils ont les défauts de tant de couples.

La bonne idée du roman est d’avoir une progression, dans leur histoire de couple et dans les liens avec les autres personnages. C’est rafraîchissant, amusant, et non dénué de réflexions sur les couples et leurs imperfections.

Phébus, 22,90€

Policier

« M comme meurtre ? » d’Anthony Horowitz

J’ai eu le plaisir de partager cette lecture lors d’une « reading party » place de la Concorde à Paris il y a quelques jours, et j’espère que mon pitch aura donné envie à quelques autres lecteurs de découvrir ce roman !

Une femme entre dans une enseigne de pompes funèbres pour préparer l’organisation de son enterrement. Le soir même, elle est retrouvée morte, assassinée. Etrange coïncidence, n’est-ce pas ?

Hawthorne, un ancien policier devenir consultant, est chargé de mener une enquête parallèle à l’enquête officielle. Mais cette fois-ci, il ne la mènera pas seul : il a convaincu un auteur de le suivre pour en faire un roman.

Le lecteur est donc aux premières loges pour suivre l’avancée de l’enquête, qui est très efficace. La quatrième de couverture m’avait laissé penser que le roman serait peut-être atypique, en rupture avec la forme des romans policiers habituels ; en réalité, la structure est assez classique pour le genre, mais fonctionne quand même très bien. Il y a pas mal de fausses pistes, et je n’avais pas vu arriver trop tôt le dénouement – c’est l’essentiel !

Sonatine, 432 pages, 23€

Cosy mystery

« Tante Dimity et le chantier maudit » (tome 3) de Nancy Atherton

J’ai toujours besoin d’avoir dans ma boîte de livres une lecture complètement « doudou », une lecture qui me serve de pause entre deux, qui me berce doucement quand j’en ai besoin, et la série des « Tante Dimity » coche toutes les cases. Présentée par l’éditeur comme étant « plus cosy que mystery », c’est vraiment une lecture d’ambiance.

Depuis que Lori s’est installée dans un petit village des Cotswolds avec son mari, les choses ont bien changé : il faut dire que la naissance de leurs jumeaux a quelque peu ébranlé le quotidien de Lori, qui est épuisée.

L’arrivée miraculeuse de Francesca, une nounou, redonne de l’oxygène au quotidien de Lori… qui peut donc se consacrer à une nouvelle « enquête ». Si je mets des guillemets, c’est que l’enquête en question n’a pas pour point de départ un meurtre sauvage dans la campagne anglaise, mais la disparition d’un document qui pourrait compromettre les conclusions de fouilles archéologiques en cours dans le village. Donc, non, on n’est pas sur le mystère du siècle, et ce n’est pas le suspense qui vous donnera envie de dévorer le chapitre suivant, mais tout simplement le plaisir de suivre les personnages dans leur quotidien (gentiment) bousculé.

Et Dimity dans tout ça ? Dimity, c’est le sympathique fantôme qui prodigue à Lori quelques conseils ; elle est assez peu présente au final, bien que donnant son nom à la série – donc ne vous arrêtez pas à ça pour renoncer à cette lecture, j’avais moi même quelques hésitations à lire un roman de fantômes, mais que j’ai vite balayées.

Quant aux illustrations des couvertures de cette série, elles suffiraient presque à elles-seules à me convaincre de continuer à intégrer les prochains tomes dans ma bibliothèque.

Verso, 408 pages, 14,90€

Essai / Document·Poésie

« La mauvaise herbe » de Lu Xun

J’aime aller à la découverte de petits livres qui sont a priori loin de mes lectures habituelles, petits plaisirs de lectrice curieuse d’explorer de nouveaux horizons.

« La mauvaise herbe » est un recueil de 23 textes que l’on pourrait qualifier de poèmes en prose. L’auteur y retrace en 3 ou 4 pages un rêve (étrange), une anecdote, un conte, une pensée sur l’espoir ou la mort. Difficile d’y trouver un fil rouge (sur le fond ou la forme) mais c’est agréable de piocher des textes qui, dans un même livre, peuvent vous transporter dans autant de situations différentes.

L’introduction du livre, qui a pour objectif de situer l’auteur à travers des enjeux historiques et politiques de la Chine du début XXème siècle, est en revanche plus difficile à appréhender pour qui n’est pas familier de ces sujets.

Petite coquetterie que j’ai appréciée dans l’introduction, c’est l’utilisation d’une taille de polices de caractères différentes pour les pensées principales (en grande police) et les idées secondaires (en plus petite police). C’est un formalisme inspiré des éditions chinoises, et qu’il m’a semblé très judicieux de reprendre dans cette introduction pointue, pour en souligner les messages clés.

Les Belles lettres, 144 pages, 13,90€ (service de presse)

BD·Biographie

« Les aventures d’Hergé » de Bocquet, Fromental et Stanislas

Quand on est fan de Tintin, que l’on a lu, relu, re-re-lu, enfant, ado, adulte, ses aventures, trouver une nouvelle BD autour de l’univers de Tintin met toujours des étincelles dans les yeux.

Cette BD, premier tome des « Aventures d’Hergé », est une réédition d’une BD sortie en 2017, que j’ai découverte dans une librairie BD / Pop. J’ai depuis (trop) longtemps dans ma « pile à lire » la biographie d’Hergé écrite par Pierre Assouline, sans m’être jamais décidée à lire ce gros pavé de plus de 800 pages – avouez qu’une BD paraît beaucoup plus abordable ! Les passionnés de Tintin y retrouveront plein de références (soit des explications biographiques qui donnent du sens à certains choix, certains personnages ; soit des clins d’œil que seuls « les vrais fans » reconnaîtront).

Il y a quelques éléments de la vie d’Hergé que j’avais en tête, mais j’ai aussi beaucoup appris (notamment sur les femmes de sa vie). Quelques passages sont un peu trop rapides et ne permettent pas de bien saisir les subtilités d’une vie. Petite astuce que j’aurais aimé connaître au moment de ma lecture : il y a un guide des personnages en fin de livre ! N’hésitez pas à vous y référer, il est utile pour expliciter ce qui ne l’est pas toujours dans les relations d’Hergé avec ses collègues ou ses compagnes.

Le dessin est évidemment de l’école de la « ligne claire » et avec une colorisation qui rappelle les albums de Tintin – autant dire que cette BD ne détonnera pas à côté de vos « Tintin ».

Dargaud, 104 pages, 20,50€

Biographie·Roman

« Trois nuits dans la vie de Berthe Morisot » de Mika Biermann

Connaissez-vous Berthe Morisot ? Elle est l’une des rares femmes peintres impressionnistes (à leur première exposition en 1874 dans les Salons Nadar, elle était seule à côté de 29 hommes), belle-sœur d’Edouard Manet qui en aurait bien fait sa maîtresse – mais elle lui a préféré son frère, moins compliqué à vivre, plus stable.

Au moins connaissez-vous, peut-être sans le savoir, plusieurs tableaux d’elle peints par Manet, dont le sublime « Berthe Morisot au bouquet de violettes », dont un détail fait la couverture de ce livre, et que vous pouvez en général voir au Musée d’Orsay (mais en ce moment il est en prêt aux Etats-Unis). J’adore ce tableau, j’aime ce que cette femme dégage de féminité, d’élégance et de profondeur sur cette représentation.


Mais revenons au livre. Le texte est très court, constitué majoritairement de dialogues, et s’inscrit dans une trilogie (de livres indépendants), les deux autres tomes étant consacrés à Cézanne et Van Gogh. Comme son titre l’indique, il n’a pas vocation à raconter la vie complète de Berthe Morisot, mais de l’approcher à travers un très court laps de temps. On ne la découvre pas dans son quotidien de parisienne aisée, mais lors d’un séjour à la campagne, accompagnée de son mari. Et ces trois jours / trois nuits suffisent pourtant au lecteur à se forger une idée du personnage, de sa liberté profonde sous une apparente bienséance, de son âme d’artiste et de ses désirs de femme.

Anacharsis, 112 pages, 12€

Roman

« Volare » de Serena Giuliano

Certains cadeaux sont des petits rayons de soleil – et ce livre l’a été un pour moi (un cadeau et un soleil) au-delà de l’histoire qui est pleine de bons sentiments.

Ambre exerce dans un collège un métier qu’elle adore ; pourtant Ambre est en dépression. Plus le courage de se lever, plus l’envie de parler à ses amies, à ses sœurs. Elle en a conscience : elle est en train de couler. Alors son amie Manue décide de prendre la situation en main, et l’expédie en Sicile pour qu’elle se change les idées.


Si le thème de la dépression pourrait faire peur quant à l’ambiance du roman, la couverture très colorée doit vous rassurer : ici le positif finit toujours par l’emporter (et je ne divulgue rien, on le comprend dès les premières pages). Il y a bien quelques grosses ficelles, quelques passages un peu trop beaux pour être vrais, mais peu importe : ça fait du bien parfois de lire une plume enjouée et une histoire optimiste.

Calmann Levy, 198 pages, 18,90€

Roman

« Les armoires vides » d’Annie Ernaux

D’Annie Ernaux, je ne me souvenais que d’avoir lu « L’événement ». J’avais à peine plus de vingt ans, et ce livre a été une claque d’une incroyable violence. Je reparlerai de ce livre plus en détail une autre fois – il m’avait tellement bouleversée que je n’ai jamais osé le relire, mais j’y arriverai peut-être grâce à cette édition.

J’aime beaucoup la collection Quarto des Éditions Gallimard, qui permet d’accéder à l’essentiel de l’œuvre d’un écrivain dans un format compact à petit prix. Pour la Prix Nobel de littérature 2022, ce recueil a été intitulé (par elle-même ) « Écrire la vie » ; « Écrire la vie. Non pas ma vie, ni sa vie, ni même une vie. La vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve de façon individuelle : le corps, l’éducation, l’appartenance et la condition sexuelles, la trajectoire sociale, l’existence des autres, la maladie, le deuil. »

Le recueil s’ouvre par « Les armoires vides », court roman écrit en 1974. Roman d’inspiration autobiographique, il raconte l’enfance et l’adolescence de Denise Lesur, fille de commerçants, douée pour les études, mais engluée dans un milieu populaire d’où elle peine à s’extraire – jusqu’à en venir à détester profondément ses parents et tout ce qu’ils représentent. Elle raconte cette prise de conscience progressive, avec quelques années de recul – alors qu’elle vient de se faire poser une sonde pour avorter.

L’écriture est si forte, si rude, si juste. J’avais envie de mettre ma main sur l’épaule de cette jeune fille d’une autre époque, et de lui dire qu’on n’est pas une « salope » (c’est le terme qu’elle utilise elle-même) quand on a quinze ans et envie de croquer la vie et d’embrasser un garçon.

J’ai été profondément touchée par le texte, par la vivacité de l’écriture, et par cette jeune femme qui, sur la table d’une faiseuse d’anges, regrette qu’il n’y ait aucun livre écrit par une femme sur ce que son corps va vivre – juste d’odieux manuels écrits par des hommes pour culpabiliser les femmes.

C’est ça, de la belle littérature, des textes qui traversent les décennies et sont encore capables de bouleverser des lecteurs. J’ai hâte de lire les textes suivants.

Quant au titre, ultime clin d’œil, il est extrait d’un poème de Paul Eluard.

Gallimard, coll. Quarto, 1088 pages, 32€